Poème de René Lévesque (31 décembre 1969)

Alors que le monde s’apprête à franchir le cap des années soixante, que les commentateurs y vont de leurs savantes analyses sur la turbulente décennie qui vient de se terminer, René Lévesque, inspiré par Ronsard, accouche d’un poème qui, en quelques strophes, saisit l’époque.

 

On a tué au Vietnam au Biafra

On a tué au Sinaï, en Algérie

Che Guevara est mort en Bolivie

Mais Papa Doc en Haïti est toujours là

 

Tant d’espoirs si tôt passées de vie à trépas

Kennedys de Dallas et de Californie

Tant de fleurs au panier adieu Jackie

Onassis sur son yacht Trudeau à Ottawa

 

Le riche s’enrichit les gros font de la graisse

Au lieu de liberté des colonels en Grèce

Et contre l’inflation on chôme à Montréal

Cadillacs à crédit et vieux pauvres qui brûlent

Innombrables enfants qu’une faim ridicule

Fait mourir dans un monde où le blé se vend mal…

 

 

Bientôt la mini-jupe a suivi la pilule

On n’a plus eu du tout les femmes qu’on avait

Fini le temps des bébés qu’on faisait

Pour remplir les berceaux et souvent les cellules

 

Barbus aux cheveux longs cibles de belles bulles

D’excommunication des imberbes inquiets

Êtes-vous beaux ainsi ou bien si laids ?

Qu’importe si par vous de vieux tabous reculent

 

On est moins hypocrite et on est plus instruit

Deux grands pas même si c’est loin du paradis

Que Réal seul s’obstine à promettre sur terre

 

Si la bombe fait peu la fusée n’a porté

Qu’un homme dans la lune et c’est de ce côté

Qu’un jour la paix viendra dans l’interplanétaire…

 

 

Un jour enfin l’école vint

Partout la secondaire

Pour tous l’espoir de faire

Finir par finir le « p’tit pain »

 

Révolution sans grands machins

Qui change tout sans rien défaire

Et demain ses contestataires

Seront ses meilleurs citoyens

 

Un peuple entier vient de renaître

Dont le passé n’est plus seul maître

Qui va oser vivre au présent…

 

Mon vieux Québec, tout jeune adulte

Ton renouveau te catapulte

Vers la liberté simplement…

 

Ce texte est paru dans Le Clairon de Saint-Hyacinthe, le 31 décembre 1969.

Éric Bédard

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