La Révolution tranquille : 50 ans après

par Martin Pichette, candidat à la maîtrise en histoire à l’Université de Montréal

Il nous apparaît impossible de parler de la Révolution tranquille sans traiter de la contribution de  René Lévesque à ce moment de notre histoire.  Le cinquantième anniversaire de la prise du pouvoir par « l’Équipe du tonnerre » de Jean Lesage ainsi que la diffusion par Radio-Canada de la série audio « La Révolution tranquille, 50 ans après» nous offre l’occasion de réfléchir sur le rôle fondamental de René Lévesque en tant qu’acteur de cette période fondatrice de l’État québécois moderne.

René Lévesque aura été à tous égards un « révolutionnaire tranquille ».  Tout au long de sa vie, il aura désavoué toutes formes de radicalisme, privilégiant plutôt les démarches démocratiques.  Il importe de souligner que le renversement de l’ancien régime ainsi que la sécularisation de la société se sont opérés dans un climat serein et démocratique, ce qui est tout à fait singulier.  Dithyrambique ou non, c’est tout comme si, à l’instar de Lévesque, la violence ne faisait pas partie de notre ADN collectif.

Il ne s’agit pas ici de préciser le moment où débute la Révolution tranquille ni où elle s’arrête.  Il nous apparaît cependant déconseillé de réduire ce phénomène à une rupture dichotomique entre « avant et après 1960 ».    Les Québécois ne vivaient pas sur une autre planète avant le 22 juin 1960 !  À tout le moins, le parcours de René Lévesque corrobore cette évidence.

Le Québec ne vivant pas en vase clos,  les événements sur la scène internationale allaient teinter et orienter le développement du Québec.  La Révolution tranquille, en gestation depuis la fin des années quarante, sollicitait également le regard du Québec sur l’étranger ainsi que sur lui-même.  En tant que correspondant de guerre lors de la Seconde Guerre mondiale, Lévesque contribuait à la diffusion de l’évolution de la situation sur l’échelle internationale.  Lié aux troupes américaines du général George Smith Patton, René Lévesque et celles-ci atteindront le camp de concentration de Dachau.  Ce macabre épisode allait évidemment ébranler René Lévesque, qui sera également correspondant de guerre pendant la Guerre de Corée.  La présence de Lévesque en Europe au temps de la Seconde Guerre mondiale en tant que témoin préfigurait la naissance du Québec sur la scène internationale.

Très présent sur la place publique, le journaliste Lévesque allait poursuivre sa démarche d’éducation populaire, avec ses nombreux articles et aussi, la fameuse émission Point de mire, au moment où la télévision faisait son apparition dans les foyers québécois.  Cigarette au bec, tableau noir, craie à la main et cartes géographiques à l’appui, Lévesque expliquait aux téléspectateurs les causes et conséquences des conflits de la scène internationale.  Le Québec s’ouvrait ainsi sur le monde.  Prise individuellement, la grève des réalisateurs de Radio-Canada (1958-1959), dans laquelle Lévesque fut fortement impliqué, constituait également une manifestation  de volonté collective de changement social.  Lorsque Lévesque quitta Radio-Canada en 1959, il était certainement devenu une personnalité publique en vue.

Le fameux 22 juin 1960, le gouvernement libéral de Jean Lesage prenait les commandes de l’État et mettait ainsi fin à une longue domination de l’Union nationale de Maurice Duplessis.  Lévesque, quant à lui, fut élu député de la circonscription de Laurier.  Conscient du potentiel de son député-vedette, Jean Lesage lui confia le ministère des Ressources hydrauliques (qui deviendra le ministère des Ressources naturelles) et celui, plus accessoire, des Travaux publics.  Deux ans plus tard, le gouvernement Lesage convoqua de nouveau les Québécois à des élections, sur le thème de la nationalisation de l’hydro-électricité.  Ce projet fut encore une fois l’occasion pour Lévesque de reprendre sa vocation pédagogique, expliquant aux Québécois à la télévision les enjeux de la nationalisation.  Plébiscité, Lévesque pilota ce projet qui devint très certainement, un moment fort de la Révolution tranquille.  À cet égard, la nationalisation de l’hydro-électricité deviendra l’incarnation de la devise « Maîtres chez nous ».  En tant que ministre de la Famille et du Bien-être social (1965-1966), Lévesque contribua significativement à l’édification du filet social québécois, notamment avec la création d’un service d’assistance médicale, d’une aide aux familles monoparentales et un régime d’adoption.

Contemporain de la Seconde Guerre mondiale, Lévesque craignait les dérives ultranationalistes.  Il désapprouvait initialement les velléités indépendantistes du RIN et encore plus, les actions terroristes du FLQ.  De plus, il allait réagir avec circonspection au fameux « Vive le Québec libre » du Général de Gaulle, au balcon de l’Hôtel de ville de Montréal, à l’été 1967.  Cependant, René Lévesque travaillait à l’élaboration d’une position constitutionnelle pour le Québec face au Canada, position qu’il souhaitait voir adoptée par le Parti libéral du Québec, alors parti de l’opposition officielle.  Celle-ci allait devenir le manifeste « Option Québec » (publié en 1968), dans lequel il optait pour la souveraineté du Québec assortie d’un partenariat économique avec le Canada : c’est la souveraineté-association.  Lévesque aurait voulu que sa proposition soit débattue au sein de son parti.  Face au refus des membres du PLQ, au congrès de l’été 1967, il allait démissionner le 14 octobre.

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