Un portrait brutal des « mass-media »

René Lévesque
Journal de Montréal, lundi 14 décembre 1970

Observateur éclairé des médias de son époque, René Lévesque s’inquiétait du contrôle privé de l’information et de l’opinion lors de la publication d’un rapport sénatorial sur les moyens de communication de masse. Il déplorait la timidité de l’action gouvernementale face aux enjeux soulevés : qualité de l’information, concentration des entreprises, rétrécissement de l’offre en région et avidité des géants américains qui drainaient les revenus publicitaires tout en profitant de privilèges fiscaux. Si les technologies ont grandement changé, les enjeux d’alors ressemblent étonnamment à ceux d’aujourd’hui.

Ancien téléviseur montrant une image de réseaux sociaux

 – Un permis de télévision, disait naguère le magnat Roy Thompson1, ça équivaut à donner à quelqu’un le droit d’imprimer sa propre monnaie!

Le rapport du comité Davey2 rappelle cette boutade fameuse en parlant de la richesse des principaux mass-medias. Après deux ans, c’est un jeu de trois gros volumes dont vient d’accoucher ce comité sénatorial qui s’était chargé d’étudier l’état des principaux moyens de communication (presse et ondes) au Canada.

L’un des coins les mieux documentés de son enquête est justement celui qui démontre la super-rentabilité des grandes entreprises d’information et de divertissement.

Le cas le plus frappant demeure toujours celui de la TV privée. Obtenir un « canal » , c’est-à-dire le droit d’exploiter à profit un morceau du secteur public, continue d’être le plus exorbitant des privilèges.

De $8,6 millions en 54, les recettes nettes de la TV privée sont passées à $118 millions en 68. Modeste augmentation de 1272 % en 14 ans… C’est au point où les actionnaires peuvent récupérer complètement leur mise de fonds en deux ans d’opération!

Sur ce point, le rapport Davey ne fait d’ailleurs que reprendre et confirmer ce que le rapport Fowler3 avait amplement démontré. De même, concernant les journaux, ne nous apprend-on rien d’essentiel que le rapport O’Leary4 n’eût pas découvert ou prévu, il y a neuf ans…

Enquêtes, rapports, poussière, ré-enquêtes : jamais pays n’aura si bien scruté et gratté ses bobos que le Canada, avec si peu de résultats et sans qu’on perçoive au sommet la moindre volonté nette de passer des rapports à l’action.

Profit maximum, service minimum

Du côté des journaux, quelque plus modérée qu’à la TV, l’importance des profits est également impressionnante. En 65, alors que l’industrie manufacturière n’atteignait que 10,4 % et le commerce de détail 9,2 %, les entreprises de presse touchaient en moyenne 17,5 % de profit net sur le capital investi.

Ce sont naturellement, dans la presse comme sur les ondes, les plus gros qui sont les plus payants. Et de plus en plus, les gros se regroupent à l’intérieur de « conglomérats » qui maximisent les profits tout en rétrécissant sans cesse l’éventail des choix dont dispose l’opinion publique. Là encore, vieux problème, danger depuis longtemps perceptible, d’année en année plus réel et lourd de conséquences : le nombre s’est multiplié des villes ou régions « captives » , desservies et potentiellement manipulées par un seul groupe privé. Mais là non plus, on n’est guère pressé d’agir…

Pendant ce temps, la plupart des groupes majeurs, surtout chez les radiodiffuseurs, infligent à leur clientèle ce que le rapport Davey appelle à juste titre une « saignée à blanc » . Tirant du public qui les entretient des bénéfices extraordinairement élevés, ils ne lui rendent en services que le plus strict minimum tolérable.

Un exemple de cette scandaleuse exploitation m’a particulièrement frappé. C’est celui du tourisme. Industrie en expansion vertigineuse, l’une des plus importantes de la « civilisation des loisirs », le tourisme n’est à peu près nulle part que matière à publicité. Passe encore lorsqu’il s’agit de réclame payée et bien identifiable. Mais, parlés ou écrits, presque tous les soi-disant reportages ou chroniques touristiques ne sont que publicité mal déguisée, attrape-nigauds et paiements de voyages gratuits… Dans les affaires normales, cela s’appelle tout bonnement de la fausse représentation.

Se fier au miracle…

Comment ralentir et contrer ce courant qui mène toujours plus vite au gigantisme, à la médiocrité dorée et, éventuellement, à la menace d’un contrôle privé de l’information et de l’opinion?

Les quelques mesures que préconise le rapport Davey sont dans l’ensemble aussi familières que les problèmes…

Réglementation et moyens de blocage du côté des fusions et concentrations.

Prêts de développement aux petites et moyennes publications surtout aux revues d’opinion dont la vie est singulièrement difficile. Et puis – comme le rapport O’Leary le réclamait jadis, comme le récent congrès libéral l’exigeait à nouveau – l’abolition des exemptions d’impôts dont on a ridiculement permis à Time et Reader’s Digest de profiter. Ces deux mastodontes, dans leurs pseudo – « éditions canadiennes » qui ne sont qu’un dumping à bon marché des éditions-mères américaines, siphonnent une part énorme des budgets publicitaires grâce à ce régime qui permet à leurs annonceurs de déduire comme s’il s’agissait d’authentiques publications canadiennes. C’est l’un des cas les plus flagrants de colonialisme bébête, tolérant, encourageant même l’étouffement systématique des entreprises autochtones.

Dans ce contexte absurde, le rapport Davey note qu’il est proprement miraculeux qu’on soit parvenu, ces dernières années, à créer et faire grandir deux quotidiens nouveaux – qui sont le Journal de Montréal et le Journal de Québec. Mais s’il faut toujours attendre les miracles…

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Notes

1. Kenneth Roy Thomson (1923-2006) était un homme d’affaires torontois très prospère qui doit une partie de sa fortune à l’exploitation de journaux, dont le Times de Londres et le Globe and Mail. En 1980, il contrôlait près d’un cinquième des quotidiens au Canada.
2. Le rapport du comité spécial du Sénat sur les moyens de communication de masse (Comité Davey), déposé en 1970, est présidé par le sénateur Keith Davey. Le rapport porte sur les médias, mais s’intéresse aussi beaucoup à la presse écrite. L’une des principales recommandations du rapport propose la mise en place d’un Conseil de surveillance de la propriété pour surveiller les fusions ou les acquisitions de journaux et de périodiques : « toutes les transactions qui augmentent la concentration de la propriété des moyens d’information sont indésirables et contraires à l’intérêt public — à moins de preuve du contraire » (vol. 1, p. 78). Le rapport restera lettre morte.
3. Il s’agit du rapport du Comité consultatif Fowler sur la radiodiffusion mis sur pied en 1965 et dont les recommandations donneront lieu à l’établissement, en 1968, du Conseil de la Radio-Télévision canadienne qui deviendra, en 1976, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). Robert Fowler avait aussi présidé en 1955 la Commission royale d’enquête sur la radio et la télévision (Commission Fowler) lors de l’avènement de la télévision au Canada et dont le rapport avait mené à la révision en 1958 de la Loi sur la radiodiffusion datant de 1936.
4. Rapport de la Commission royale d’enquête sur les publications présidé par le journaliste Michael Grattan O’Leary et publié en 1961.

Cette article se retrouve dans le second tome des Chroniques politiques de René Lévesque publiées aux Éditions Hurtubises, sous la direction d’Éric Bédard et Xavier Gélinas, avec la collaboration de la Fondation René-Lévesque.

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