Monsieur René Lévesque

Témoignage

Par Pierre F. Côté, c.r., o.q.

Né à Québec, avocat et diplômé en relations industrielles, Pierre-F. Côté entre dans la fonction publique québécoise en 1960. Il occupe le poste de secrétaire particulier, puis de chef de cabinet de René Lévesque, alors ministre des Ressources naturelles dans le gouvernement libéral de Jean Lesage. Greffier de la ville de Québec de 1969 à 1978, il est nommé par l’Assemblée nationale au poste de Directeur général des élections, qu’il occupera jusqu’en 1997. Son expérience et ses connaissances en ont fait un consultant très demandé sur le plan international.


De prime abord, ce qui était fascinant chez lui, c’était son regard. Ses yeux bleus? Peut-être. Dès qu’il y avait une personne devant lui, il la regardait droit dans les yeux. À cet instant, se produisait la seule chose qui lui importait vraiment: plonger son regard dans celui de l’autre pour communiquer, pour établir un contact. Cette personne, uniquement de par sa nature humaine, avait alors droit à son respect. Elle était pour lui ce qu’il y avait de plus important au monde. Subjugués, sous le charme, rares étaient celui ou celle qui pouvaient y résister.

Ce grand humaniste, avec son sourire en coin, suscitait instantanément l’adhésion. D’une vive intelligence, son esprit de synthèse faisait rapidement le tour de la question, en sondait le cœur, la dépouillait et la ramenait à l’essentiel. Très souvent, lorsqu’on lui adressait la parole, il n’était pas nécessaire de terminer sa phrase. Il avait déjà compris. Que de temps lui a-t-on fait perdre en paroles inutiles?

Il abhorrait la violence: elle qui a été trop souvent en sa présence sur les champs de bataille. Il n’en soufflait jamais mot.

Ses impatiences, et il en avait, étaient surtout dues au fait que son interlocuteur était parfois lent à comprendre. Son éloquence était à rebondissements. Une phrase trouvait sa fin à la suite de mille parenthèses, mais il n’en perdait jamais la trace.

Sa droiture, qui lui venait de son père, le rendait intransigeant. Nul faux-fuyant, nulle magouille n’en a eu raison. Était-il dans l’erreur qu’il camouflait habilement la réalité sous une fausse humilité. Il était pourtant humble et cette humilité lui venait du terroir, de «l’humus». Les deux pieds sur terre, prenant mesure sur la vérité, il savait ce qui était vrai, ce qui pouvait être magnifié et ce qui devait être tu. Le silence éclatait et disait alors la seule chose qu’il était important de savoir.

De petite taille, Monsieur Lévesque était un grand homme et il le demeure. De cette trempe, il n’y en a que quelques-uns par siècle et encore au Québec…

Québec, le 10 février 2010

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Du nouveau

Nos visiteurs remarqueront un certain nombre de nouveaux documents dans la section Écrits de René Lévesque. Parmi ceux-ci, nous voudrions attirer l’attention des internautes sur les suivants:

  • Trans-Europe-Express – Carnet de voyage: En 1972, René Lévesque, président du Parti Québécois, effectue une tournée dans quelques pays d’Europe occidentale. Ces chroniques, publiées d’abord dans le Journal de Montréal, sont le reflet très vivant de ce voyage.
  • Aux quatre vents: Il s’agit d’un extrait d’une pièce de théâtre radiophonique écrite par un tout jeune René Lévesque avant son départ pour l’Europe en tant que correspondant de guerre.  Le manuscrit n’a été retrouvé qu’en 1996 et la pièce a été créée pour la seule et unique fois en 1999 à la Chaîne culturelle de Radio-Canada.
  • Projet de lettre adressée à Jean Lesage (2 août 1967): Ce document est resté inédit pendant une quarantaine d’années. Il nous permet de saisir l’état d’esprit dans lequel se trouve René Lévesque après la visite du général de Gaulle et à quelques semaines de son départ du Parti libéral du Québec. Il est précédé d’une présentation de Jean-Paul Cloutier qui précise en quelles circonstances il fut retrouvé.
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Un véritable Homme d’État

Nous inaugurons avec le texte qui suit une nouvelle rubriques « Témoignages ». Il s’agira de courts textes où diverses personnes racontent une rencontre, une anecdote, un événement concernant René Lévesque. Nous invitons nos visiteurs à nous faire parvenir des témoignages, tout en nous réservant le droit de les publier ou pas.


Témoignage

Par Éric Gourdeau

Éric Gourdeau, ingénieur-forestier et économiste, a été l’un des premiers proches collaborateurs de René Lévesque en politique, notamment en matière de ressources naturelles et en ce qui concerne les relations avec les nations autochtones. Parmi les nombreux postes qu’il a occupés, tant dans la fonction publique que dans le secteur privé, notons qu’il a été, de 1964 à 1968,  le premier directeur de la Direction générale du Nouveau-Québec, et secrétaire général associée au Secrétariat des activités gouvernementales en milieu amérindien et inuit (SAGMAI).


René Lévesque m’a été présenté au milieu des années 1950 par un robuste bûcheron dans mon chantier forestier du fief Hubert. Dans la jeune vingtaine à l’instar des 100 autres bûcherons et, tout comme la plupart, entré sur le marché du travail dès la 4e ou 5e année d’études primaires terminée, il était ce matin-là au travail après une courte fin de semaine au domicile de ses parents à Saint-Raymond de Portneuf.

Venu l’aider vers 10 heures à corder les nombreux « quatre pieds » qu’il avait tiré des sapins et des épinettes dans son « rond de bois » – une routine qui me valait chaque fois d’intéressants échanges – je l’entends soudain me demander si je suis au courant de la situation explosive qui sévit au Moyen-Orient; lui la connaît surprenamment bien; me cite des noms de pays, de groupes, de chefs d’État impliqués. Il a appris tout cela à regarder, la veille en soirée, René Lévesque au petit écran.

Avouant à la fois mon ignorance et mon intérêt, je l’assure que je deviendrai dès ce moment un auditeur assidu de l’émission Point de mire, dont il est enthousiaste étant donné, me dit-il, qu’il est tellement intéressant et facile de comprendre ce que René Lévesque dit avec simplement sa petite craie et son tableau noir.

Début septembre 1960, René Lévesque m’invite à venir l’épauler dans la réalisation de projets auxquels il estime urgent de s’attaquer, dont la création d’un important ministère des Richesses naturelles à partir du petit ministère des Ressources hydrauliques dont Jean Lesage lui a confié la direction.

Je me trouve soudain devant un homme à l’esprit clair, au langage direct et persuasif et qui exprime avec une profonde conviction sa foi dans le rôle primordial que doit tenir l’État pour assurer les nombreuses et nécessaires transformations à opérer dans la société, depuis l’épuration des mœurs politiques jusqu’à l’implication des Québécois dans l’édification d’une société ouverte sur le monde et sûre d’elle-même.

Je sortis de son bureau avec la nette impression d’avoir rencontré un véritable Homme d’État.

Une impression qui n’a fait que se confirmer et vraiment s’amplifier tout au long des années passées à travailler à ses côtés et à observer chez lui un comportement démocratique indéfectible, une incorruptibilité exceptionnelle et une profonde dévotion au bien commun, notamment à l’égard des petits de la société et des laissés pour compte.

C’est dans ce contexte de valeurs civilisatrices profondément assumées qu’il convient de retracer les réalisations marquantes de René Lévesque et celles accomplies sous son autorité de Premier ministre, que l’on mentionne la « nationalisation » de l’électricité, les lois sociales, la réforme électorale, l’assurance automobile, le zonage agricole, la loi sur la langue officielle du Québec, ou son intérêt et sa confiance profonde à l’égard des autochtones dont les ancêtres, en accueillant les nôtres, ont jadis assuré notre survie.

L’étroite association que René Lévesque a régulièrement présentée entre ses remarquables réalisations et sa fierté d’être québécois continuera d’inspirer celles et ceux qui persévéreront à croire possible l’élaboration de notre identité nationale par la rencontre d’idéaux partagés.

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Recension de René Lévesque, mythes et réalités (1)

Une première recension des actes du colloque de 2007 vient de paraître dans la Revue Recherches sociographiques de l’Université Laval, Volume L, numéro 2, mai – août 2009.

René Lévesque. Mythes et réalités. sous la dir. de Alexandre Stefanescu, Montréal, VLB, 2008.

Par Anne Legaré, Professeur associé, Département de science politique, UQAM

La lecture de cet ouvrage, qui rend compte des échanges qui ont eu lieu à Montréal le 23 novembre 2007, rappelant le décès, vingt ans plus tôt, de René Lévesque, représente une rare synthèse des interrogations que son action a suscitées. Plusieurs contributions de cet ouvrage apportent un éclairage approfondi pour tous ceux qui s’interrogent sur les transformations du Québec suite aux objectifs qu’il lui a fixés. L’ouvrage cerne avec justesse l’ensemble des questions, des problèmes, des interprétations de cet héritage. Le livre est accompagné du CD d’un discours inédit de René Lévesque, prononcé en la salle du Gesù le 9 mai 1964, adressé aux étudiants du collège Sainte-Marie et dont l’enregistrement est impeccable. Ce document suffit à lui seul pour comparer le destinataire du projet de Lévesque au projet identitaire qui taraude le mouvement souverainiste aujourd’hui. De plus, on comprend que Lucien Bouchard a su respecter, sinon imiter, le ton oratoire fort modeste qui caractérise René Lévesque, gage de son succès.

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La Révolution tranquille : 50 ans après

par Martin Pichette, candidat à la maîtrise en histoire à l’Université de Montréal

Il nous apparaît impossible de parler de la Révolution tranquille sans traiter de la contribution de  René Lévesque à ce moment de notre histoire.  Le cinquantième anniversaire de la prise du pouvoir par « l’Équipe du tonnerre » de Jean Lesage ainsi que la diffusion par Radio-Canada de la série audio « La Révolution tranquille, 50 ans après» nous offre l’occasion de réfléchir sur le rôle fondamental de René Lévesque en tant qu’acteur de cette période fondatrice de l’État québécois moderne.

René Lévesque aura été à tous égards un « révolutionnaire tranquille ».  Tout au long de sa vie, il aura désavoué toutes formes de radicalisme, privilégiant plutôt les démarches démocratiques.  Il importe de souligner que le renversement de l’ancien régime ainsi que la sécularisation de la société se sont opérés dans un climat serein et démocratique, ce qui est tout à fait singulier.  Dithyrambique ou non, c’est tout comme si, à l’instar de Lévesque, la violence ne faisait pas partie de notre ADN collectif.

Il ne s’agit pas ici de préciser le moment où débute la Révolution tranquille ni où elle s’arrête.  Il nous apparaît cependant déconseillé de réduire ce phénomène à une rupture dichotomique entre « avant et après 1960 ».    Les Québécois ne vivaient pas sur une autre planète avant le 22 juin 1960 !  À tout le moins, le parcours de René Lévesque corrobore cette évidence.

Le Québec ne vivant pas en vase clos,  les événements sur la scène internationale allaient teinter et orienter le développement du Québec.  La Révolution tranquille, en gestation depuis la fin des années quarante, sollicitait également le regard du Québec sur l’étranger ainsi que sur lui-même.  En tant que correspondant de guerre lors de la Seconde Guerre mondiale, Lévesque contribuait à la diffusion de l’évolution de la situation sur l’échelle internationale.  Lié aux troupes américaines du général George Smith Patton, René Lévesque et celles-ci atteindront le camp de concentration de Dachau.  Ce macabre épisode allait évidemment ébranler René Lévesque, qui sera également correspondant de guerre pendant la Guerre de Corée.  La présence de Lévesque en Europe au temps de la Seconde Guerre mondiale en tant que témoin préfigurait la naissance du Québec sur la scène internationale.

Très présent sur la place publique, le journaliste Lévesque allait poursuivre sa démarche d’éducation populaire, avec ses nombreux articles et aussi, la fameuse émission Point de mire, au moment où la télévision faisait son apparition dans les foyers québécois.  Cigarette au bec, tableau noir, craie à la main et cartes géographiques à l’appui, Lévesque expliquait aux téléspectateurs les causes et conséquences des conflits de la scène internationale.  Le Québec s’ouvrait ainsi sur le monde.  Prise individuellement, la grève des réalisateurs de Radio-Canada (1958-1959), dans laquelle Lévesque fut fortement impliqué, constituait également une manifestation  de volonté collective de changement social.  Lorsque Lévesque quitta Radio-Canada en 1959, il était certainement devenu une personnalité publique en vue.

Le fameux 22 juin 1960, le gouvernement libéral de Jean Lesage prenait les commandes de l’État et mettait ainsi fin à une longue domination de l’Union nationale de Maurice Duplessis.  Lévesque, quant à lui, fut élu député de la circonscription de Laurier.  Conscient du potentiel de son député-vedette, Jean Lesage lui confia le ministère des Ressources hydrauliques (qui deviendra le ministère des Ressources naturelles) et celui, plus accessoire, des Travaux publics.  Deux ans plus tard, le gouvernement Lesage convoqua de nouveau les Québécois à des élections, sur le thème de la nationalisation de l’hydro-électricité.  Ce projet fut encore une fois l’occasion pour Lévesque de reprendre sa vocation pédagogique, expliquant aux Québécois à la télévision les enjeux de la nationalisation.  Plébiscité, Lévesque pilota ce projet qui devint très certainement, un moment fort de la Révolution tranquille.  À cet égard, la nationalisation de l’hydro-électricité deviendra l’incarnation de la devise « Maîtres chez nous ».  En tant que ministre de la Famille et du Bien-être social (1965-1966), Lévesque contribua significativement à l’édification du filet social québécois, notamment avec la création d’un service d’assistance médicale, d’une aide aux familles monoparentales et un régime d’adoption.

Contemporain de la Seconde Guerre mondiale, Lévesque craignait les dérives ultranationalistes.  Il désapprouvait initialement les velléités indépendantistes du RIN et encore plus, les actions terroristes du FLQ.  De plus, il allait réagir avec circonspection au fameux « Vive le Québec libre » du Général de Gaulle, au balcon de l’Hôtel de ville de Montréal, à l’été 1967.  Cependant, René Lévesque travaillait à l’élaboration d’une position constitutionnelle pour le Québec face au Canada, position qu’il souhaitait voir adoptée par le Parti libéral du Québec, alors parti de l’opposition officielle.  Celle-ci allait devenir le manifeste « Option Québec » (publié en 1968), dans lequel il optait pour la souveraineté du Québec assortie d’un partenariat économique avec le Canada : c’est la souveraineté-association.  Lévesque aurait voulu que sa proposition soit débattue au sein de son parti.  Face au refus des membres du PLQ, au congrès de l’été 1967, il allait démissionner le 14 octobre.

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