J’ai connu Jean-Marie Nadeau

Ce court texte, écrit en 1966, constituait la préface aux Carnets politiques de Jean-Marie Nadeau, publiés par les éditions Partis pris. René Lévesque y rend hommage à ce précurseur de la «Révolution tranquille».

(Préface», dans Jean-Marie Nadeau, Carnets politiques, Montréal : Partis pris, 1966, p. 7-8.)

J’ai connu Jean-Marie Nadeau vers la fin des années ’40. Il faisait une chronique politique au Service International de Radio- Canada, et j’y étais ordinairement son « annonceur ». Texte, débit, démarche, tout cela chez lui était à la fois lourd et solide. Avocat, professeur et même, je crois bien, « intellectuel », l’homme que je revois évoque d’abord pour moi le terrien. Nous autres Canadiens français, nous ne sommes jamais bien loin, une ou deux générations tout au plus, de la terre. Jean-Marie Nadeau en était plus proche encore. Universitaire et homme de loi montréalais, il demeurait accroché au Saint-Césaire natal. C’est un villageois têtu et vite méfiant qui entrait chaque semaine dans le studio de la rue Crescent, en même temps que l’homme cultivé et que l’idéaliste dont les propos, pour l’époque, avaient quelque chose de visionnaire. Lui demandait-on de raccourcir son topo ou de l’ajuster à l’actualité? Tout de suite, il soupçonnait de noires intentions, se débattait posément comme un diable courtois dans l’eau bénite, plaidait recours en dommages pour un paragraphe, puis, lunettes sur le front, hochant la tête avec un sourire narquois, lentement, précautionneusement, il changeait un strict minimum de mots comme un bon laboureur fait sa besogne sans gaspiller sa peine.

Cela formait un curieux et attachant personnage, qui, me semble-t-il, incarnait à merveille la transition laborieuse entre le vieux Québec rural et la société urbaine et industrielle dans laquelle l’après-guerre nous précipitait à une vitesse folle…

La dernière fois que je le vis, c’était en ’60, la veille même du jour où il devait mourir dans un stupide accident. J’étais tout nouveau libéral et apprenti-ministre aux Travaux Publics. Il était un « elder statesman » du parti, venant m’initier au folklore politique et adminis­tratif du comté de Rouville. Déjà, à quelques semaines d’une victoire qu’il avait espérée et puissamment aidé a préparer pendant seize longues années, il s’était remis à douter et à redouter, et se voyait redevenant bientôt « jugeur » des amis comme il l’avait été des adver­saires. Et c’est sûrement le rôle qu’il aurait choisi s’il avait vécu.

D’outre-tombe, il parvient encore à le remplir à maints détours de ces Carnets. Une foule de ses préoccupations nous rejoignent d’emblée. Il y a même du prophète mineur chez l’homme qui, dès ’52, appelait une « étude détaillée des impôts », entrevoyait l’avène­ment d’un « quelconque M. Pearson » et se posait déjà une fort bonne question de 1966: ‘Quels sont les dépositaires du pouvoir réel : les bureaucrates, les industriels, les financiers? » …

Celui que je préfère chez lui, cependant, c’est le Québécois « enragé » qui ne l’envoyait pas dire: « Ce que les Américains et les financiers anglo-canadiens doivent nous mépriser pour notre ignorance et notre vénale stupidité! » Ce Québécois de transition, se penchant le même jour sur la crise de Formose et celle … des permis de boisson à Sorel, lucidement obsédé par l’anachronisme de l’éducation et l’insuffisance de l’équipement statistique du Québec, et qui s’arrange aussi pour rester farouchement l’habitant de Saint-Césaire : « Ce qui me met en maudit, c’est l’attitude ( …) méprisante à l’égard de la population que cultivent nos prétendues élites On est bien sévère pour le pauvre ».

Ce Jean-Marie Nadeau-16, c’est l’un des quelques rares hommes qui, vers ’60, en ont amené d’autres, dont le soussigné, à penser non seulement qu’il fallait, mais qu’il se pouvait que « ça change ».

René, LÉVESQUE

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