Notre Fête

Nous sommes des Québécois.

Ce que cela veut dire d’abord et avant tout, et au besoin exclusivement, c’est que nous sommes attachés à ce seul coin du monde où nous puissions être pleinement nous-mêmes, ce Québec qui, nous le sentons bien, est le seul endroit où il nous soit possible d’être vraiment chez nous.

Être nous-mêmes, c’est essentiellement de maintenir et de développer une personnalité qui dure depuis trois siècles et demi.

Au cœur de cette personnalité se trouve le fait que nous parlons français. Tout le reste est accroché à cet élément essentiel, en découle ou nous y ramène infailliblement.1

Ces 101 premiers mots d’Option Québec résonnent encore aujourd’hui avec justesse, cinquante ans après leur publication. Avec ce livre qui a marqué un tournant dans notre histoire récente, René Lévesque a inspiré un mouvement enthousiaste qui a insufflé en fin de compte beaucoup de fierté à tous les Québécois. Sa lecture est toujours stimulante et nous permet de voir ce qui a été accompli et ce qui pourrait l’être. Le Québec bouge. René Lévesque le constate aussi dans ses mémoires en se souvenant de sa Gaspésie natale :

J’y suis pourtant retourné à quelques reprises ces dernières années. Assez pour voir qu’il s’est produit là comme ailleurs une accélération de l’histoire qui métamorphose et modernise mon éden du bout du monde, mais sans l’enlaidir, ce qui ne m’a pas surpris puisqu’il n’est pas enlaidissable.2

Dès cet été, nous aurons une raison supplémentaire d’y aller ou d’y retourner puisque l’Espace René-Lévesque sera inauguré le 26 juin dans son village natal. Les voyageurs dans la péninsule pourront désormais s’arrêter à New Carlisle pour visiter ce nouveau lieu de mémoire qui lui est consacré.

Ce 24 juin, en Gaspésie, dans une autre belle région ou ailleurs dans le monde, célébrons fièrement ce que nous sommes, des Québécois!

Au nom des membres du conseil d’administration de la Fondation, je vous souhaite une bonne Fête nationale!

Christian O’Leary
Directeur général

1. René LÉVESQUE, Option Québec, Éditions de l’homme, 1968, p. 19.
2. Id., Attendez que je me rappelle…, Éditions Québec/Amérique, 1986, p. 101.

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LA GENÈSE D’OPTION QUÉBEC : entrevue avec Jean-Roch Boivin

Compagnon de René Lévesque à partir de 1962, Jean-Roch Boivin a été son chef de cabinet de 1977 à 1984. Il a été l’un des signataires de l’avant-propos d’Option Québec.

Jean-Roch Boivin avec René Lévesque. Photo: Antoine Desilets, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Avant de quitter le Parti libéral du Québec en même temps que René Lévesque au congrès d’octobre 19671, quelle était votre implication dans ce parti?

J’étais membre de la commission politique du Parti libéral du Québec (PLQ). C’était un forum où nous pouvions discuter librement de toutes sortes de sujets. Dans l’année précédente, nous avions surtout discuté du financement des partis politiques et des réformes constitutionnelles possibles. Nous étions juste un petit groupe. Je ne peux pas dire que j’étais un joueur important, mais ça m’intéressait beaucoup de participer de cette façon-là à un parti politique.

À quel moment avez-vous rencontré René-Lévesque?

J’ai rencontré René Lévesque en 1962 quand je lui ai offert mes services. J’avais un bureau d’avocat dans le comté de Laurier. C’est un hasard. Le beau-frère du secrétaire de comté de M. Lévesque était stagiaire dans notre bureau. Il nous avait dit qu’il avait besoin d’aide dans son comté. Quand Lévesque était entré au Parti libéral en 1960, il n’avait pas tellement aimé la composition de son exécutif. Il cherchait à remplacer plusieurs membres. En 1962, avant l’élection, nous sommes allés à son bureau, Rosaire Beaulé et moi, pour lui dire que nous étions prêts à lui donner un coup de main. Nous étions déjà dans le Parti libéral, mais il ne nous connaissait pas. Je suis rapidement devenu beaucoup plus actif, parce que Lévesque, l’homme, m’intéressait. Nous avons beaucoup aidé à faire la campagne de 1962. René Lévesque était toujours sur la route pour vendre la nationalisation de l’électricité. Nous autres, on restait sur place pour travailler dans le comté. Ce fut la même chose aux élections de 1966.

Nos rapports avec René Lévesque étaient assez périodiques, mais pas tellement fréquents, parce qu’il était député et ministre. Nous étions des avocats bénévoles dans son comté. C’est comme ça que je l’ai connu et que nous sommes devenus presque amis.

Dans l’avant-propos d’Option Québec que vous avez signé avec René Lévesque et d’autres2, vous indiquez que, six mois plus tôt, vous étiez une vingtaine de personnes à réfléchir sur la question Constitutionnelle. Est-ce que l’idée de la souveraineté-association était déjà formulée à ce moment-là? Comme ça s’est passé?

C’est assez drôle cette histoire-là. Nous cherchions une nouvelle voie constitutionnelle et nous en parlions librement, en prenant un verre, en mangeant. Finalement, nous nous sommes dit qu’il faudrait bien que quelqu’un accouche d’un texte. Ça se passait durant l’hiver 1966 et le printemps 1967. Suite à nos discussions, nous disions à M. Lévesque : « vous devriez nous écrire quelque chose! » Il répondait : « Oui, oui. Je vais y penser ». René Lévesque faisait comme il faisait tout le temps, comme j’ai appris plus tard qu’il faisait tout le temps. Après trois semaines, quand nous lui demandions s’il avait un projet, il répondait : « Non, pas eu le temps, pas encore. Bon, je m’en vais en Nouvelle-Angleterre, je vais arriver avec un texte ». Il revient de ses vacances sans texte. Puis à un moment donné, il a pondu son texte. Ce texte est devenu la première partie d’Option Québec. La partie manifeste.

J’ai d’ailleurs une anecdote. C’est Alain Stanké qui me l’a contée. Pour amener le débat au congrès du PLQ en octobre, il fallait une résolution du comté de Laurier qui a été adoptée en septembre3. La résolution présentée reprenait en fait ce texte de Lévesque. Nous avons alors décidé de la publier dans un opuscule. Je me souviens que nous en avons distribué plusieurs centaines au congrès. Je ne sais pas qui avait apporté le texte chez l’imprimeur Pierre Lespérance, peut-être est-ce Lévesque lui-même, mais cette personne n’avait pas laissé de titre. Comme les délais étaient très courts, ils ont alors décidé d’en inventer un! Je me souviens de la couverture cartonnée verte avec le titre en rouge : « Un Québec souverain dans nouvelle union canadienne ».

Couverture de l’opuscule « Un Québec souverain dans nouvelle union canadienne » présentant la résolution de souveraineté-association de René Lévesque au congrès du Parti libéral du Québec le 5 octobre 1967.

Ça vous donne un peu l’histoire de ce moment-là. C’était incroyable! On réfléchit à quelque chose au début de l’année 1967. On adopte une résolution au comté de Laurier en septembre. On quitte le PLQ lors du congrès d’octobre. Fondation du MSA4 en novembre. Lancement du livre en janvier. Congrès du MSA en avril. Et pendant tout ce temps-là, on travaille tous pour gagner notre vie. M. Lévesque est alors député et chroniqueur à Dimanche-Matin.

Nous savions très bien qu’une fois sorti du Parti libéral, à cause de la résolution, ça ne s’arrêterait pas là. Nous savions très bien que ça allait tourner en parti politique. Nous ne le disions pas comme ça. Nous disions que c’était un mouvement. Qu’on verra bien ce que les gens veulent. Il y a eu la réunion fondatrice du MSA chez les Dominicains5 au mois de novembre. C’était plein, 300 ou 400 personnes. On pensait bien que la publication du texte de René Lévesque allait donner un élan énorme à notre mouvement. Mais il faut avoir l’humilité d’admettre qu’on ne prévoyait pas de vendre 50 000 copies dans l’espace de quelques mois.

À quel moment avez-vous décidé de publier un livre?

Tout de suite après le congrès. Et surtout avec la fondation du MSA. Ça prenait un instrument pour publiciser notre idée. À partir de là, il fallait terminer le livre pour le lancer le plus tôt possible, pour attirer du monde à notre mouvement et après pour attirer bien plus de monde pour le futur parti que nous allions fonder. Cette démarche formait un tout. Quand les journalistes demandaient à M. Lévesque s’il allait fonder un parti politique, il répondait que nous verrions ce que les gens en pensent. Mais il était clair que les gens allaient vouloir aller plus loin. Il ne s’agissait pas de faire une démarche académique, il s’agissait de faire une démarche politique.

Option Québec s’est avéré un très bon instrument, mais nous ne savions pas que le retentissement serait aussi fort.

Au congrès du Parti libéral, vous attendiez-vous à ce que René Lévesque quitte sur-le-champ?

Nous nous en étions parlé avant et nous savions très bien que ça allait être reçu comme un chien dans un jeu de quilles. Il n’y a même pas eu de discussion dans le fond. Ce fut une mise à mort.

Nous savions que nous allions être obligés de sortir sur-le-champ. Mais nous ne pensions pas sortir du Parti libéral et nous en aller chacun chez nous. Nous voulions faire quelque chose. Nous nous sommes réunis en petit groupe une quinzaine de jours après le 5 octobre. Nous avons fondé le MSA. Là aussi, nous avons été surpris, dès le 19 novembre, car cette assemblée à la salle des Dominicains était pleine, tout le monde voulait adhérer à ce mouvement. Les adhésions rentraient et nous n’arrivions pas fournir. Il y a eu un congrès d’orientation en avril 19686 à l’aréna Maurice-Richard, il devrait y avoir 7000 à 8000 membres à ce moment-là.

En lisant Option Québec aujourd’hui, j’ai eu le sentiment d’une sorte d’urgence, de vouloir agir vite.

C’est en plein ça! On était pressé. On était presque fébrile. Option Québec, si on le lit comme il faut, on voit bien qu’il a été écrit rapidement.

René Lévesque écrivait dix pages de manuscrit. Il l’apportait à notre bureau d’avocat, la secrétaire le tapait. Puis, tout d’un coup, un autre dix pages, la secrétaire le tapait, etc. Jusqu’à ce qu’on ait tout le matériel pour l’apporter à l’éditeur et corriger les épreuves. Tout ça, c’est fait dans la hâte et au milieu de notre travail. Tout le temps dans la hâte. Ça pressait de lancer le livre. Ça pressait d’avoir le congrès du MSA. Ça pressait d’organiser la fondation du Parti Québécois en octobre 1968. Ça pressait tout le temps.

Dans Option Québec, il y a plusieurs textes de collaborateurs, comment ont-ils été sollicités?

C’est Lévesque qui est allé les chercher. Le texte de Parizeau, Lévesque est allé chercher son autorisation de le reproduire. Quant aux autres, plusieurs avaient déjà été publiés ailleurs. Nous avons eu les autorisations. Nous avons demandé à l’historien Jean Blain d’écrire la préface. C’était un sympathisant, un ami commun de René Lévesque et de nous, comme l’artiste Richard Lacroix qui a fait la maquette de couverture.

Le but était d’étayer la partie manifeste. De mettre un peu de chair alentour pour le lancer. Nous avons essayé de l’enrichir par la suite par notre action politique.

Et vous-même, à quel moment avez-vous adhéré à l’idée que la souveraineté était quelque chose de sérieusement envisageable, voire de nécessaire?

À l’été 1967. C’était pas mal gros d’« attaquer le Canada ». On y croyait, tout en étant réaliste. Tout a été décidé avant le congrès du Parti libéral.

Option Québec, c’était mettre franchement sur la table la nouvelle pensée constitutionnelle qui était nouvelle par rapport à ce qui se fabriquait depuis toujours comme propositions de statuts particuliers. Option Québec marquait une vraie rupture. Le Québec se donnait un statut égal à l’autre pour pouvoir ensuite négocier une entente avec le reste du Canada et participer au concert des nations. C’était une grosse montagne à franchir, que nous n’avons toujours pas fini de gravir.

L’idée a eu du succès. Ce sont des années difficiles à imaginer. Écrire une résolution, développer un discours qui l’appuyait, sortir du Parti libéral, publier Option Québec, fonder un mouvement puis un parti, et six après, prendre le pouvoir. Cette époque s’est passée très rapidement et nous étions pressés d’aboutir.

Dans Option-Québec, il y a évidemment l’idée de la souveraineté-association, mais aussi celle de l’État qui joue un rôle majeur comme instrument de développement de la société. Est-ce que pour vous et M. Lévesque, ces idées étaient indissociables?

C’était déjà acquis dans ces années-là. La Révolution tranquille continuait et nous trouvions qu’elle devait même être renforcée. L’idée d’un état fort au Québec était dans les airs et M. Lévesque était un ferme partisan de cette notion. Quant à l’association, elle semblait dictée par notre géographie, notre histoire et la place du Québec dans le Canada. Ce n’est pas entièrement détaillé dans le livre, car ce n’est pas un travail universitaire. Ce n’était pas le but non plus. La première partie est un manifeste et c’était la partie la plus importante pour appuyer le mouvement politique.

50 ans plus tard, est-ce que vous trouvez toujours qu’Option Québec demeure pertinent?

Oui, c’est encore pertinent. C’est tellement facile de parler après coup. Je suis certain qu’on a sous-évalué la partie immigration qui allait changer notre société en grande partie. De même, nous avons sous-estimé la mondialisation. Ça nous apparaissait moins évident alors. Nos économies sont tellement intégrées maintenant, l’économie du Québec, l’économie du Canada et l’économie nord-américaine.

L’idée de la souveraineté-association présentée par M. Lévesque lui apparaissait être une démarche logique. Il disait, pourquoi défaire une structure déjà pas mal intégrée, le Canada et le Québec, pourquoi mettre ça à terre et défaire ça. Pourquoi ne pas faire la souveraineté en même temps que faire une entente. Il voulait que ça se fasse simultanément. On se sépare et on s’entend. Vous remarquerez que le premier référendum demandait : « est-ce que vous voulez devenir souverain et faire une entente avec le Canada ? »

Plusieurs ont dit que notre démarche était un peu idéaliste. Mais c’est aussi parce qu’elle l’était qu’il y a beaucoup de personnes qui ont trouvé que l’idée était bonne.

Dans la vraie vie, il faudrait plutôt être indépendant pour que quelqu’un s’assoie à la table afin de négocier une entente. Dans le fond, il faut d’abord faire la souveraineté pour aboutir à la souveraineté-association. Alors, ça a tourné rapidement comme ça, dans le discours et dans la démarche.

Donc, si vous me demandez si je suis encore de cet avis-là, je réponds que je le suis. Mais ce serait très difficile à réaliser, parce que ça prendrait un partenaire qui voudrait bien le faire avec nous. C’est très faisable. Mais, actuellement, nous ne sommes pas dans la situation où nous avons un partenaire qui va nous aider à mettre en œuvre ce projet. L’idée reste difficile à réaliser dans cette forme-là.

Même si nous n’avons pas réussi ce que nous voulions faire, nous avons au moins donné une énorme fierté aux Québécois. Aujourd’hui, les Québécois savent qu’ils peuvent! Ils n’ont pas fait la souveraineté, mais ils savent qu’ils pourraient, s’ils voulaient, choisir un destin différent de celui du présent.

La société a changé. Ce n’est pas une question de degré. C’est une question de nature. Le mouvement indépendantiste a vraiment donné aux Québécois une assurance en eux-mêmes qu’ils n’avaient pas avant. Et nous sommes chanceux, il n’y a personne qui dit ici que nous n’avons pas le droit de faire la souveraineté, comme ce qui arrive en Catalogne. Avec Option-Québec, nous avons fait beaucoup de chemin.

Entrevue réalisée par Christian O’Leary, directeur général par intérim


 L’année du 50e anniversaire d’Option Québec

Tout le long de l’année, la Fondation soulignera l’anniversaire de la publication de ce texte fondateur qui a marqué l’histoire du Québec en publiant sur notre site des extraits d’Option Québec et d’autres textes complémentaires. Voici un second extrait tiré du second chapitre « L’Accélération de l’histoire ».

Nous vous invitons à partager ces textes et à nous faire part de vos commentaires et idées qu’ils vous inspirent.

Option Québec a été réédité en 1997 aux Éditions Typo :

http://www.edtypo.com/option-quebec/rene-levesque/livre/9782892951400

Notes

1. Congrès du PLQ du 13, 14 et 15 octobre 1967
2. Roch Banville, Rosaire Beaulé, Gérard Bélanger, Marc Brière, Pothier Ferland, Maurice Jobin, Monique Marchand, Guy Pelletier et Réginald Savoie
3. 18 septembre 1967
4. Mouvement souveraineté-association
5. Les 18 et 19 novembre 1967 au couvent Saint-Albert-le-Grand
6. Les 21 et 22 avril 1968, le premier congrès du Mouvement souveraineté-association réunit quelque 1700 délégués à l’Aréna Maurice-Richard

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Percer l’avenir : 50e anniversaire d’Option Québec

« … un jour viendra où c’est avec quelque chose comme ça qu’on finira par en sortir »1

Couverture du livre Option Québec de René Lévesque.

Publié en janvier 1968, Option Québec est à la fois un essai et un manifeste. Une œuvre de réflexion bien étayée sur la situation socio-économique du Québec. Un programme d’action politique visant à construire une nouvelle union avec le Canada qui serait plus bénéfique aux nations participantes. René Lévesque y dessine l’avenir d’un peuple fier et dynamique qui se prend en main tout en tendant la main au Canada, d’égal à égal. Stimulé par les réalisations de la Révolution tranquille, il y défend la conception d’un état moderne ouvert au monde qui s’associe à d’autres dans des accords mutuellement profitables. Dans ce sens, le livre fait écho à son époque marquée par les mouvements d’indépendances des années 1960 et l’établissement des alliances politiques et surtout économiques de l’Europe d’après-guerre.

Devenir au monde

L’essai arrive après une année bouillonnante où les Québécois découvrent collectivement le monde avec Expo 67 et où le monde découvre le Québec avec la déclaration du « Vive le Québec libre ! » du général de Gaulle. L’année est bouillonnante aussi pour René Lévesque, car il y élabore puis défend son idée de souveraineté-association qui a germé à travers ses discussions avec un groupe de libéraux réformistes, notamment Paul-Gérin-Lajoie, Claude Wagner, Yves Michaud, Pierre Laporte, Éric Kierans, Robert Bourassa et épisodiquement Georges-Émile Lapalme. Envisageant les différentes options possibles pour poursuivre l’épanouissement des Québécois amorcé avec la Révolution tranquille, René Lévesque opte pour celle qui lui semble la plus prometteuse et qu’il résume dans une proposition intitulée « Un pays qu’il faut faire »2. Sur sa démarche de réflexion, René Lévesque écrivit dans Dimanche-Matin où il était chroniqueur :

« Chacune de mes constatations, d’autres les avaient faites. Les conclusions qu’elles m’ont dictées, il y a longtemps déjà que bien d’autres se sont mis à les véhiculer chez nous. […] La seule chose qui m’appartienne, je crois, c’est la façon dont j’ai fait de mon mieux l’examen puis l’assemblage de ces pièces, afin d’en tirer une synthèse valable et une option politique définie que je me sens, en conscience, autorisé à défendre et à proposer à d’autres. Avec ces autres, cela me permet d’espérer prendre une part pas trop inutile à l’accouchement laborieux de notre avenir national. »3

L’originalité de l’idée de René Lévesque est de changer le rapport de force en mettant le Québec sur le même pied que le Canada. Dès lors, il est en mesure de négocier de nation à nation une union réciproquement avantageuse pour que les deux peuples se développent pleinement. Selon lui, un tel rapport de force sera toujours impossible au sein de la Constitution. Dans ses mémoires, il précisait :

« Plus j’y pensais, plus ça m’apparaissait comme un projet logique et facile à articuler. À la simplicité des lignes maîtresses s’ajoutait cet autre avantage paradoxal : loin d’être révolutionnaire, l’idée était presque banale. Ça et là de par le monde, elle avait servi à rapprocher des peuples qui, tout en tenant à demeurer chacun maître chez soi, avaient trouvé bon de s’associer de diverses façons. Association, donc, concept qui figurait depuis longtemps dans notre propre vocabulaire et qui ferait avec souveraineté un mariage assez euphorique. »4

On ne peut pas dire que l’euphorie s’empara du Parti libéral du Québec (PLQ) qui refusa catégoriquement de discuter de cette proposition lors de son congrès d’octobre. Avec fracas, René Lévesque y annonce qu’il rompt définitivement avec le parti et quitte sur-le-champ.

Un pari politique

René Lévesque, qui joue dès lors son avenir politique, porte son option avec tout le poids de sa notoriété, de son intégrité, de sa crédibilité et de son charisme. À la surprise de plusieurs, sa démarche aboutit au regroupement des forces souverainistes, de gauche et de droite, de Montréal et des régions, au sein du Mouvement Souveraineté-Association (MSA) qui deviendra le Parti Québécois (PQ) en octobre 1968.

L’idée de la souveraineté-association exposée dans Option Québec est en résonance avec sa société. C’est probablement la clarté et la sagacité de cette idée généreuse qui la rend à ce moment-là populaire – et qui fait qu’aujourd’hui elle demeure bien vivante. Le livre est vendu à 50 000 exemplaires en quelques semaines. L’adhésion au MSA explose et passera de 700 membres à 7 000 entre janvier et avril 1968.

L’essai s’ouvre sur un avant-propos intitulé « À l’heure du choix » sous une signature collective de Roch Banville, Rosaire Beaulé, Gérard Bélanger, Jean-Roch Boivin, Marc Brière, Pothier Ferland, Maurice Jobin, Monique Marchand, Guy Pelletier, Réginald Savoie qui quittèrent le PLQ avec René Lévesque. La préface est de l’historien Jean Blain qui prophétise que cette option sera « un des points de ralliement les plus importants de notre histoire »5.

En six chapitres, la première partie d’Option Québec résume les principaux enjeux politiques du Québec d’alors. Des enjeux qui raisonnent toujours : l’identité québécoise, l’adaptation aux changements technologiques, le rôle de l’État, les limites du cadre fédéral, la paralysie constitutionnelle et la nécessité d’un Québec souverain avec une nouvelle union canadienne.

La seconde partie, « Ce pays qu’on peut faire », aborde plus spécifiquement la réalisation de la proposition d’association économique, qui s’inspire du marché commun à la scandinave et à l’européenne, et la période de transition, avec les mesures à mettre en place pour la traverser avec un minimum de difficultés.

La troisième et dernière partie est composée de sept annexes pour appuyer les deux premières et réfuter les arguments opposés. On y retrouve en particulier le fameux discours de Jacques Parizeau (Décentralisation-Balkanisation) prononcée en octobre 1968 à Banff lors d’une conférence sur les fondements économiques de l’unité canadienne. Il y conclut que le « Québec a déjà un statut particulier embrassant tout un éventail d’activités. » et qu’il serait plus sage de « trouver les moyens de coordonner les mesures qui émaneront de ces deux sociétés de façon que pas trop de difficultés sociales et économiques ne surgissent tandis que se poursuit l’éveil du Québec. »6

Option Québec se termine de façon originale sur une note artistique avec un épilogue imagé et touchant du cinéaste Pierre Perrault.

L’influence d’Option Québec

La relecture d’Option Québec nous rappelle une époque animée par des débats enflammés sur le devenir des Québécois. En ce sens, le livre a eu une influence majeure sur l’évolution du Québec et du Canada. Notamment sur le rôle de l’État comme instrument de développement de la société, une idée phare de la Révolution tranquille, qui y est réaffirmée avec force :

« Il faut mettre de l’ordre dans le chaos d’un régime créé à une époque où étaient imprévisibles la révolution scientifique et technique où nous sommes emportés, les qualifications sans nombres qu’elle exige, la diversité infinie des productions, la concentration des entreprises, le poids écrasant que les plus grandes exercent sur la vie individuelle et collective, la nécessité absolue d’États capables d’orienter, de coordonner et surtout d’humaniser ce rythme infernal. »7

Quant au concept central du livre, la souveraineté-association, il a provoqué un réalignement durable des positions politiques. Mais l’influence la plus profonde se trouve dans la conviction inspirante que les Québécois ont le pouvoir de bâtir le Québec qu’ils veulent :

« C’est d’abord qu’il y a chez nous, en nous, la capacité de faire notre « ouvrage » nous-mêmes, et que c’est à nous seuls de trouver et d’appliquer à nos problèmes les solutions qui nous conviennent »8

L’année du 50e anniversaire d’Option Québec

Tout le long de cette année qui commence, la Fondation soulignera l’anniversaire de la publication de ce texte fondateur qui a marqué l’histoire du Québec en publiant sur notre site des extraits d’Option Québec et d’autres textes complémentaires. Nous commençons par le premier chapitre « Nous autres ».

Nous vous invitons à partager ces textes et à nous faire part de vos commentaires et idées qu’ils vous inspirent.

Bonne lecture et bonne réflexion.

Christian O’Leary
Directeur général par intérim

P.-S. — Si vous désirez vous le procurer, Option Québec a été réédité en 1997 aux Éditions Typo :

http://www.edtypo.com/option-quebec/rene-levesque/livre/9782892951400

Notes

1. René LÉVESQUE, Attendez que je me rappelle…, Éditions Québec/Amérique, 1986, p. 296.
2. Cette proposition sera adoptée le 18 septembre 1967 par les militants libéraux de la circonscription de Laurier qu’il représente comme député, mais sera battue le 14 octobre suivant au congrès du PLQ, ce qui provoquera le départ de René Lévesque. Elle constituera la première partie d’Option Québec en conservant le même titre.
3. René LÉVESQUE, «Indépendance et association», 24 septembre 1967, in Chroniques politiques, tome 1 1966-1970, Éditions Hurtubises, sous la direction de Éric Bédard et Xavier Gélinas, 2014, p. 359.
4. Id., Attendez que je me rappelle…, Éditions Québec/Amérique, 1986, p. 288.
5. Id., Option Québec, Les Éditions de l’homme, 1968, p. 15.
6. Ibid., p. 112.
7. Ibid., p. 33.
8. Ibid., p. 27.

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Souvenons-nous de Guy Joron

Pour saluer la mémoire de Guy Joron qui vient de nous quitter et qui a été l’un des sept premiers élus du Parti Québécois en 1970, puis ministre dans le premier gouvernement de René Lévesque, nous vous invitons à visionner une entrevue qu’il a donnée dans le cadre de la programmation de Mémoires de députés sur le site Web de l’Assemblée nationale.

Dans la première partie de l’entretien, il y raconte son entrée en politique et sa première élection. Dans la seconde, il relate comment il a préparé la première politique énergétique du Québec.

Nous offrons toutes nos condoléances à sa famille et à ses amis.

http://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/emissions-capsules-promotionnelles/memoires-deputes/AudioVideo-38147.html

http://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/emissions-capsules-promotionnelles/memoires-deputes/AudioVideo-38149.html

Note : Les deux vidéos sont en format Flash. Il est possible qu’il soit nécessaire d’activer Adobe Flash Player pour les visionner. Si nécessaire, suivez les directives en ligne pour votre navigateur : Firefox, Chrome ou Safari.

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Nos vœux de paix et de bonheur

Au nom des membres du conseil d’administration de la Fondation, je vous souhaite que le temps des fêtes soit l’occasion de belles réjouissances et de joyeuses retrouvailles.

Que la nouvelle année comble vos vœux les plus chers, et qu’elle se déroule sous le signe de la santé, de la générosité et l’amitié.

Je profite de l’occasion pour vous inviter à lire ce petit conte de René Lévesque publié en 1975, l’avant-veille de Noël, dans le journal Le Jour :

Petit conte noir et rose

C’était la veille de Noël. J’avais ma voiture à récupérer, après quelques jours d’hospitalisation dans un garage de la plus lointaine banlieue. C’est à ces moments fastes de l’année, tout le monde le sait, que la mécanique se fait un plaisir démoniaque de se dérégler.

J’avais téléphoné au tout début de l’après-midi, sans grand espoir. « C’est fait, m’avait-on répondu : vous pouvez passer quand vous voudrez. »

Conte noir et rose de René Lévesque
Photo de Christian O’Leary
Fondation René Lévesque

À cinq heures, j’arrive, après une randonnée d’autobus qui m’a fait comprendre que les billets à 50 cents sont chers surtout pour ceux dont le temps est de l’argent.

« Bon, m’a dit le patron de la boîte, vous n’avez qu’à la prendre dehors à côté de la porte. On la réchauffe justement depuis un quart d’heure. »

Déjà, il avait l’air faux. Faux par le ton. Faux par les yeux qui n’osent regarder en face. Tandis qu’il s’efforce à la fausse cordialité. Et faux encore plus lorsqu’il me met sous le nez une facture où son inscrites huit heures et demie de travail pour le remplacement d’une ou deux pièces qu’on n’avait pas commencé à poser hier soir sur une bagnole qui était prête à repartir à midi.

Je le regarde. La longue face en lame de couteau, coiffée d’une fausse casquette d’officier, est penchée sur la fausse addition, gênée oui, mais plus têtue que gênée et aussi vorace que têtue. À quoi bon discuter? Comme je n’y étais pas, il inventera n’importe quoi.

Au moment de partir, un bon coup réussi, il commençait à se détendre.
– « Bon, il resterait juste à vous souhaiter… »
– « Oui, salut. » Et je lui tourne le dos. Pas de faux Noël par-dessus le marché!

Tellement en maudit que je ne vérifie même pas le niveau de l’essence en reprenant la voiture. « En marche depuis un quart d’heure, » avait-il dit. J’aurais dû y penser…

Il n’y avait pas dix minutes que j’étais sur l’autoroute que, ratés, faibles sursauts, dernier soupir : la panne sèche.

Une veillée de Noël surtout, allez donc faire arrêter sur cette piste de course des gens qui ne songent plus qu’à rentrer au chaud avec les dernières emplettes. Bien sûr, c’est aussi le moment où la police est ailleurs. Je me résignais à choisir entre la longue marche ou la découverte d’une étable, quand, tout à coup, dans un douloureux grincement, des freins se sont appliqués à 70 à l’heure et une petite Volks s’est ensuite ramenée tout doucement, la portière déjà entr’ouverte.

C’était un jeune anglophone plein de franchise et de Christmas spirit. Sa femme l’attendait à la maison mais il a quand même fait un détour de trois bons miles pour me trouver un garage encore ouvert avec une remorqueuse à la porte. Ce qui lui a permis de m’expliquer joyeusement comment il était opposé au « separatism » mais que s’il était lui-même « French Canadian » ce serait évidemment autre chose. Puis il a tenu à entrer avec moi.
– « Si ça ne marche pas, dit-il, je téléphonerai à un gars que je connais un peu plus loin. »

Mais ça a marché. Difficilement. Propriétaire et mécanicien, ils étaient là, deux copains arméniens arrivés au pays depuis huit ans. Ils avaient hâte de fermer mais pris au dépourvu et sans doute aussi de pitié, ils ont fini par accepter après s’être longuement consultés dans leur langue tandis que j’attendais avec angoisse le verdict de ce tribunal exotique. Pour sceller l’entente, on avale ensemble le petit verre des Fêtes. Ensuite, revêtant son coupe-vent avec un soupir, empoignant le bidon de deux gallons, le mécanicien me fait monter à ses côtés.

Le bout d’autoroute me donne le temps d’apprendre que l’Arménie n’existe plus, toute déchirée entre les Russes et les Turcs. Que lui a été élevé en Syrie et que voilà pourquoi il parle assez couramment le français. Que par conséquent il comprend certaines choses…

Par ce froid sibérien, il tient à verser lui-même l’essence. Ouvrant le capot, il active le démarrage. Ça y est. Combien?
– « Mais ce n’est rien, dit-il. Rien du tout, voyons, la veille de Noël… »
Il a presque fallu qu’on se batte pour qu’il accepte au moins le prix des deux gallons.

En trois essais, donc, deux occasions chaleureuses de pouvoir dire Joyeux Noël à des hommes de bonne volonté, saisonnière et fugitive peut-être, mais bien réelle. C’eut été le contraire, la déception venant des Autres et non du gars bien de chez-nous, alors je n’en parlerais pas. On est d’avance assez porté à le penser… Mais puisque c’est arrivé comme ça, voilà une toute petit chance de se rappeler cette vérité première si facile à noyer sous les préjugés : que d’un peuple à l’autre, rien n’est mieux partagé que défauts et qualités.

René Lévesque
Le Jour
Mardi 30 décembre 1975

Christian O’Leary
Directeur général par intérim
Fondation René-Lévesque

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