Aux quatre vents (extraits)

«Aux Quatre vents» est l’œuvre d’un tout jeune homme. Écrit sans doute vers 1944 – René Lévesque a donc  21, 22 ans – il s’agit d’une courte pièce de théâtre commandée par René Constantineau, homme de théâtre de Québec, pour la radio. René Lévesque partait peu après pour l’Europe comme correspondant de guerre. Le manuscrit ne fut retrouvé qu’en 1996 dans les archives de René Constantineau. L’extrait que l’on présente ici constitue le début de la pièce.

***************

Créé à la radio dans le cadre de la série Radiofiction en direct, AUX QUATRE VENTS a été enregistré devant public au Théâtre du Nouveau Monde et diffuse l’antenne de la Chaîne culturelle de Radio-Canada en novembre 1999.

Soutenue par une narration de Louise Forestier, la distribution comprenait Claude Léveillée (vent. d’Ouest), Bourbon Gautier (vent d’Est), Michel Rivard (vent du Sud), Pierre Flynn (vent du Nord), Éric Brisebois (Radisson), Stéphane F. Jacques (L’Âme), Jean-Louis Millette (Champlain), Alain Zouvi (Pontgraye), Paul Hébert (La Salle) et Carl Béchard (le lieutenant).

Accompagne sur scène par quatre musiciens, Claude Léveillée en a composé la musique et effectué la direction musicale.

La réalisation de cette fiction a été confiée à Line Meloche de la Chaine culturelle de Radio-Canada.

****************

 

 

 

 

 

Musique tourmentée, échevelée.

NARRATEUR

Plus haut que la chevelure des grands chênes, plus haut que les aiguilles flamboyantes des cordillères, là où ne peuvent planer les ailes de l’homme, il existe un royaume qui fait le trait d’union entre la terre et le ciel. C’est une contrée d’air pur, de calme et de paix : l’humanité n’y pénètre pas. Seul un aigle fourvoyé viendra parfois s’y offrir quelques virevoltes, avant de replonger dans les microbes d’en bas. Il y a des nuages qui passent en silence, comme des escadres de vaisseaux fantômes, tirés par la blancheur de leurs voiles vers le mystère d’un port incertain… Dans cette oasis de vertige, chaque année à cette époque, les quatre grands vents se rencon­trent. Ils y viennent causer tranquillement des pays qu’ils ont vus, du bien et du mal qu’ils ont faits. Ils y viennent retremper leur souffle épuisé par la course à travers l’immensité ; ensuite, ragaillardis, ils re­prennent leur vagabondage au-delà des horizons.

Vent.

NARRATEUR

Ce soir, à ce carrefour du firmament, tous les quatre — le Vent d’Est, le Vent du Sud, le Vent d’Ouest et le Vent du Nord —, tous les quatre, ils se sont retrouvés au rendez-vous…

Vents.

SUD

… Eh bien, moi, mes amis, j’arrive comme toujours des contrées où le soleil met de la musique dans les cœurs. Quand je me promenais, le soir, j’y entendais des chu­chotements et des soupirs au fond des bosquets ; et ce n’était pas ma propre voix dans les branches… Le rythme des rumbas bondissait vers moi avec ses soubresauts. Et les chansons aussi…

EST

Allons, vent du Sud ! Tu ne vas pas nous raconter qu’il est un endroit sur la Terre où l’on sait encore chanter !

SUD

Mais oui!… Bien, c’est-à-dire que…

EST

Ah tu vois : c’est-à-dire !…

SUD

Pourtant, c’est bien vrai. Là-bas, tout à fait au sud, on chante. De vieux airs ; et des neufs à peu près pareils. Ça ressemble à ce que tu sifflotes, toi le vent d’Est, les fois que tu arrives d’Espagne. Oui, quand je les regarde en passant sur leurs têtes, ceux-là vraiment ont l’air de gens heureux.

EST

(sceptique)

Mmmmm… tout est possible !

SUD

Seulement, c’est curieux, à mesure que je reviens vers le nord, tout se transforme. On chante encore ; mais ce sont d’autres chants, plus durs, qui montent à l’assaut du ciel comme l’écho d’un choc de cuivres, ou comme des cris de colère. Je suis en sûreté dans mon espace, mais quand même, j’ai peur quand cela vibre autour de moi. Oui, c’est curieux… Savez-vous ce que cela si­gnifie, vous autres ?

EST

Pauvre ami, tu ne connais pas ton bon­heur ! Ce que tu as entendu, même si parfois c’est rauque, c’est toujours de l’har­monie. Moi, je suis de l’Est. Vous savez le parcours que je fais. Je passe au-dessus des souvenirs d’Athènes et de Rome ; je me fatigue dans les steppes de Russie ; j’agite la pourpre royale des raisins de France. Et comme d’habitude, je pars de ce petit coin entre l’Europe et l’Asie, de ce petit coin où j’ai dérangé jadis les cheveux du premier homme.

OUEST

Où veux-tu en venir ?

EST

À ceci, mon vieux vent d’Ouest. Partout, je n’ai vu que du rouge, un rouge de sang caillé. Du rouge qui fleurit dans les champs et qui gonfle les rivières ; du rouge sur l’acier de machines monstrueuses. Tout est éclaboussé : on dirait que la terre elle- même s’est ouvert les veines. Et alors, je vous dis, moi, que l’humanité n’a pas ap­pris. Non, depuis quelque.., quelque cinq mille.., au fait, depuis combien de temps existe-t-elle ?

NORD

Oh ! il y a longtemps. Moi, le vent du Nord, je suis votre aîné, et je ne m’en souviens pas. Quand on prend de l’âge, la mémoire s’en va ; et nous étions déjà si vieux quand les hommes sont venus !

EST

Eh bien, depuis les quelques milliers d’an­nées qu’ils sont là, je vous dis que les hom­mes n’ont pas appris — n’ont pas appris l’essentiel.

NORD

Si du moins ils avaient appris quelque chose d’important!

SUD
(sourire)

Mais d’après toi, qu’est-ce que l’essentiel ?

EST

C’est de voir qu’il y a de la place pour tout le monde ; et de voir en même temps qu’en vivant à l’étroit, on en arrive toujours à se marcher sur les pieds. Et quand on se mar­che sur les pieds, qu’on soit peuples ou individus, on ne peut pas s’aimer.

NORD

Tu as raison. Jusque dans les glaces de mon pôle, des monstres de métal sont venus ré­cemment vrombir autour de moi…

OUEST

On dirait que les hommes mettent les poings sur leurs yeux quand ils passent devant le bonheur. À l’Occident d’où je viens, il y a des jungles où, d’ordinaire, les serpents s’étreignent avec des convulsions affreuses. Or, savez-vous ce qu’on peut apercevoir, ces années-ci ?

EST

(amer)

Je m’en doute, va!

OUEST

Je n’en croyais pas mon regard. J’ai pensé que je voguais trop haut ;je suis descendu jusqu’au bord du fourré. Et là, dans le réseau cruel des lianes et des épines — oui, c’était bien des hommes ! des blancs cuirassés de boue et des tourbillons de petits hommes jaunes comme des sauterelles. Ils se guettaient au coin des buissons, se pre­naient à la gorge et se crevaient les pru­nelles ou le cœur avec un soin détaché, comme des écoliers qui font leurs devoirs. Et les serpents stupéfaits écarquillaient les yeux d’admiration : seuls, ils n’auraient jamais inventé de tels raffinements !

SUD
(éberlué)

Mais ce n’est plus de l’humanité, tout ça ! C’est… c’est une ménagerie !

NORD

Oui, c’est une ménagerie d’animaux qui ont oublié d’être raisonnables ! Mon petit Sud, tu ne fréquentes que des races dont les ancêtres sont encore chauds. Ici, les hommes n’ont pas eu le temps de se fati­guer d’être heureux. Cela viendra…

EST

(ironique)

Et alors, quand ce sera venu, ils feront le compte de leurs tourments, de leurs car­nages et de leurs deuils. Et ils diront avec fierté : Voilà que nous avons fait du progrès et que nous sommes majeurs !

SUD

Pauvres enfants ! Pourtant, regardez donc en bas ce beau pays qu’ils ont : ces plaines à perte de vue, ces forêts où l’on pourrait marcher des années et ces ruisseaux qu’ailleurs on nommerait des fleuves!

EST

Ils ont le plus beau, le plus vaste pays du monde. Ils ont là de la beauté pour inspirer des Iliades surhumaines ; et de la richesse, assez pour vivre tous sans être fonction­naires!…

SUD

Mais savent-ils s’en servir ?

EST

Je l’ignore. Ils sont presque invisibles. Autrefois, on les apercevait tout de suite. Ils se dressaient en colosses, et leurs en­jambées couvraient tout le continent. Au­jourd’hui, on ne voit plus que leurs machines. Ils doivent être dedans, mais ça les a rapetissés. C’est peut-être une maladie… Ils ont peut-être les jambes paralysées…

Share