Au pays des Robins…


Article de René Lévesque paru dans le quotidien montréalais Le Canada, mercredi le 3 septembre 1947, dans le cadre d’un reportage sur sa Gaspésie natale. Deuxième de cinq articles. (Voir les autres articles du reportage.)


« Clic-clac, clic-clac, clic-et-clac… »

Le petit train de la Baie des Chaleurs « descend » de Matapédia. En réalité, à tout bout de champ il perd le souffle dans des montées abruptes; mais la tradition le veut ainsi; vers Gaspé, on descend toujours…

Comme il a changé, ce minuscule convoi que jadis, nous allions accueillir au détour; sans nous presser, car il n’avait jamais moins d’une demi-heure de retard. C’étaient alors vétustes wagons aux banquettes de paille jaunie ou de velours vert également crasseux. Et le seul réconfort des voyageurs pendant le trajet, la voix de crécelle du colporteur : « Chocolat-sandwichs, cigarescigarettesTobaccomatches!

Aujourd’hui – dix ans plus tard – c’est le grand luxe. Des wagons clairs et propres (au départ), des banquettes tendues de repas et même, comme sur les grandes lignes, un salon-restaurant… Par bonheur, il nous reste toujours quelque chose du passé; cette allure de sénateur, et ces arrêts gémissants et spasmodiques. À propos de tout et à propos de rien.

D’un rapide, le paysage s’efface sitôt qu’entrevu. Ici, jusqu’aux détails ont le loisir de se détache, de s’imprimer. Et les touristes en profitent… Ils sont plusieurs, autour de nous, qui se trahissent à leur nez écrasé contre la glace, à leur caméra infatigablement braqué. Quelques Américains; chemise flottante et slacke : un couple de nouveaux mariés, touchant : lui, dans la cinquantaine, bedonnant, qui la contemple d’un bon regard attendri, et elle, boulotte, les cheveux gris, s’appuyant avec confiance sur l’étouffant complet noir de son homme… enfin, trois dactylos en vacances, des montréalaises puisque, pour elles, tout est « cute »…
Ce qui, d’ailleurs, est faux. Je reconnais les bicoques en bois fruste et sombrement gangrené par les intempéries, et les vaches misérables et les poules étiques; et, à califourchon sur les clôtures, la marmaille pâlotte et mal nourrie… Cette première étape est pauvre si triste, un coin de misère noire – petites stations perdues dans une savane où les arbres eux-mêmes ne poussent qu’à grand’peine.

Un grand gaillard, en sévère uniforme bleu-noir des inspecteurs du CNR, passe dans l’allée…

— Wet, hallo! Comment ça va, inconnu? Vous avez décidé de revenir voir les vieux amis?..  »

— Comme vous voyez. Et à propos, ce bon X… il est toujours à Chandler?  »

— Non, il est à Gaspé, maintenant. Et Y… vous savez; Y.. de la police montée. Il est au Nouveau-Brunswick depuis deux ans. Vous souvenez-vous..?  »

Gaspésie : vaste contrée et petit village, où tout le monde se connaît, où chacun se mêle amicalement des affaires du voisin… Mais au fait, combien de nos villes, sur ce chapitre, qui sont aussi villages!

Le train oblique à droite. Tout à coup, un éblouissement; la baie, la Baie des Chaleurs, qui étincelle et s’irise sous le soleil de midi. Toute bleue, frangée de blancheur par les lames qui viennent doucement mourir sur le sable; de petites plages discrètes, au fond des anses, et des falaises brunes ou rouges. Déjà, la côté du Nouveau-Brunswick se retire vers le sud.

Bientôt, l’horizon ne sera plus qu’une ligne imperceptible entre les azurs quasi-confondus de l’eau et du ciel.

Les stations prennent aussitôt plus d’importance et les arrêts, respectueux se prolongent. Carleton, plage à la mode, hôtels cossus et aimables pensions, sur une grève de merveilleux sable rouge. Maria et Caplan, gros villages hybrides : d’abord des terres, assez revêches mais bien cultivées, qui grimpent vers l’intérieur jusqu’au lointain dernier « rang »; et puis, dans l’angle des jetées, des bateaux de pêche, jolis et frêles comme des jouets, dont les mâts se balancent nonchalamment sous la brise.

Et voici Bonaventure, avec sa grève toute grise et sa rivière, si limpide qu’on peut compter les cailloux multicolores au fond de quinze pieds d’eau. Et New-Carlisle chef-lieu, nœud ferroviaire et centre farouchement british, où vivent des descendants nombreux de Loyalistes, de même que des immigrants de plus fraîche extraction…

— Yes, my dear! raconte un jeune homme osseux à une grosse dame qui arpente le quai en sa compagnie, I can’t do without my cup of tea!…  » Nostalgie, une seconde, de ces pubs fameux et hospitaliers, où Londres buvait au « cup o’ tea », sans se presser, sous les bombes volantes…

Justement, serait-ce un de ces engins qui a fait ce beau travail; un monceau de ferraille tordue et rongée par la rouille, des poutres carbonisées, des débris de fondements tout ébréchés? C’est là ce qui reste de la gare, depuis décembre ’46… Un calcul rapide : huit mois et plus après l’incendie et le terrain n’est même pas déblayé!

— Vont-ils bientôt reconstruire?  » Le cheminot, une bonne face rouge ruisselante de sueur, enlève sa casquette bleue et s’essuie le front de la main. Avec un haussement d’épaules, il répond avec le grasseyement et le sourire désabusé du pur gaspésien :

— Oh! ça, c’est pas facile à dire. Les chemins de fer, comme tous ceux d’en-dehors, y sont jamais ben ben pressés pour faire quoiqu’ce soé par icitte!…  »

Trois milles plus loin, au bas d’un cap polychrome, une longue pointe sablonneuse, dont le triangle se prolonge en aiguille très fine; avec un quai, de grosses « barges », de vieilles bâtisses blanches-et-rouges et l’odeur omniprésente de la morue. – morue fraîche, ou séchée, ou transformée en huile… C’est Paspébiac, premier centre de pêche, quartier-général de l’ogre le plus indiscutable de la côté gaspésienne; la compagnie Robin Jones & Whitman, ou mieux, comme on dit couramment : « les Robins ».

Les Robins, ce sont des marchands, qui arrivèrent de Jersey au 18e siècle. Ils étaient actifs et sans scrupules. Ils inventèrent un avantageux système de troc et une comptabilité encore plus avantageuse; et, jusqu’à ces dernières années. Ils parvinrent ainsi à garder sous leur coupe, dans un véritable servage, des générations entières de pêcheurs, hommes simples pour qui les chiffres étaient une magie noire d’où ne sortait jamais rien que des dettes.

Tout ce pays que nous traversons maintenant, et jusqu’à l’extrémité de la péninsule, c’était naguère l’empire des Robins. Ils y possèdent encore de nombreux comptoirs, de fidèles commis jersiais et un imposant chiffre d’affaires. Mais leur domination n’est plus. Elle a été renversée par les sujets en colère; excédés, ils ont enfin trouvé, il y a quelques années, le seul contre-poison vraiment efficace; l’union et le travail en commun. Des coopératives de pêcheurs se sont développées dans la plupart des villages, dans le cadre des « Pêcheurs-Unis du Québec ». Ce sont des groups actifs, d’une indépendance farouche et, depuis 1939 surtout, très prospères.

Dans ces havres bien protégés par des promontoires et des jetées crochues – Hope, Saint-Godfroi, Port-Daniel – nous les trouvons face à face; les Robins, rois détrônés mais toujours prétendants, contre les associations grandissantes… Et encore plus loin, après l’hiatus enfumé que fait Chandler avec son énorme pulperie, d’autres hameaux paisibles, aux maisonnettes toutes pareilles, comme des jeux de blocs que les enfants auraient oubliés dans le sable.

Ainsi, l’on « descend » vers Gaspé… Mais brusque sursaut; voici Percé; L’incomparable, l’indescriptible, l’incroyable. Percé… Ici, les vieux malouins, et Champlain, et combien de millions de yankis sont venus et reviennent toujours, en écarquillant les yeux… Percé vaut bien une journée.

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