La porte étroite


Article de René Lévesque paru dans le quotidien montréalais Le Canada, mardi le 2 septembre 1947, dans le cadre d’un reportage sur sa Gaspésie natale. Premier de cinq articles. (Voir les autres articles du reportage.)


Les paradis – même ceux qu’on trouve en ce bas monde – sont bien souvent d’un accès peu facile. Comme l’Autre, il faut les mériter.

De tous, la Gaspésie est sans doute l’un des mieux défendus par la nature d’abord, mais aussi par la négligence des hommes politiques et des hommes tout court… Sa frontière, sa première ligne de défense et sa porte étroite, c’est la vallée de la Matapédia; ou plutôt, comme disent les gens du pays « la Vallée ». Cette formule absolue s’explique tout simplement par le fait qu’ils n’en connaissent point d’autre. D’ailleurs, il faut avouer que cette vallée est loin d’être banale.

Elle commence à quelques milles au sud de Mont-Joli. C’est un grand lac pâle qui surgit, ceinturé de forêt sombre; le lac Matapédia. Sous un ciel brumeux et chargé de pluie, c’est le pays le plus mélancolique qui se puisse voir. Il est d’une langueur froide et d’une tristesse purement septentrionale; et l’on croit apercevoir à chaque détour, non pas Lamartine mais Fingal et Osslan drapée dans un brouillard…

Après quoi, le train et l’auto roulent côte à côte à travers un interminable sous-bois. C’est une fente au milieu de montagnes rondes et chevelues. Cà et là, des clairières désolées, des camps de bûcherons, des amas de billots; et de petits centres qui sont tous des « villes à bois », – entre autres Sayabec (qui se prononce Bé-bec), Amqui, Causapscal… Dans les wagons du « local » circulent maintenant des gars rudes, en pantalon de grosse étoffe et chemise bariolée. Ils sacrent à jet continu, et regardent les femmes avec des yeux de fauves sortant d’un long carême. Les bouteilles et les « flasks » vides encombrent bientôt tous les coins. C’est un pays où l’on ne s’amuse pas tous les jours… À Causapscal, un « lumberjack » tout à fait rond a retardé le train de cinq bonne minutes refusant les bras qui s’offraient à lui.

— J’su capable tout seul! clame-t-il en roulant hors du wagon. J’peux l’acheter anyway votre sacré train!  » Et il brandit une grosse liasse. Comme des vautours, trois taxis locaux convergent aussitôt sur lui. Il s’affale sur une banquette et part en criant :

— Y a-t-y d’la boisson pas loin?..  » Pauvre type! j’espère au moins qu’il en aura pour son argent, l’argent de l’homme du chantier : si long à gagner, si vite envolé…

Entretemps, le rail et la route ont côtoyé tous les méandres de la Matapédia : une rivière jolie comme un Cézanne et capricieuse comme une nymphe.

Elle coule, vive et jaseuse, sur un lit de cailloux, encerclant de ses bras des îlots sablonneux, et puis tout à coup aussi régulière et profonde qu’un canal. Elle se replie sur elle-même, passe à votre gauche, et deux secondes plus tard à votre droite; des ponts, encore des ponts : elle a dû faire le désespoir des ingénieurs civils!

Soudain, les montagnes se resserrent jusqu’à se coller tout contre vous. Un serre-freins se promène en mâchonnant un mot défiguré :

— Mettapidyà, next stop…Mettapidyà!… O bilinguisme, que de crimes…

Et voici, après le lac et la rivière, le village de Matapédia, une gare en bois rouge, un grand hôtel, une quinzaine de maisons. Ce n’est pas moi qui blâmerai les Matapédiais de n’être pas plus nombreux.

L’endroit est à coup sûr le plus étouffant des deux Amériques. C’est un trou, à tous les sens du mot; un trou, au fond d’un cirque de montagnes, où la neige vous emprisonne en hiver, où la chaleur vous écrase en été. Les points cardinaux sont abolis : de tous côtés, l’œil ne rencontre que des pentes boisées toujours pareilles. L’oreille s’y perd également : l’air vibre comme une peau de tambour, les bruits roulent de cime en cime, s’amplifient, se déforment, se décomposent en échos ahurissants… Et le train qu’on entend venir du sud, débouche brusquement du nord.

Matapédia n’existe qu’en fonction du chemin de fer. Ici, trois districts ferroviaires ont leur jonction : celui des Maritimes, celui du Bas Saint-Laurent et, enfin, celui de Gaspésie. À deux pas de la gare, le pont interprovincial enjambe le confluent de la Ristigouche et de la Matapédia. Passé le point vous êtes au Nouveau-Brunswick.

Une douzaine de milles, sur une horrible route, vous conduisent dans la petite métropole active, tapageuse et incroyablement sale de ce patelin : Campbellton. On peut aussi passer de la vie québécoise à Campbellton quelques milles plus loin, sur un bac, qui traverse la Baie des Chaleurs naissante. C’est un minuscule bateau plat, avec des passerelles taillées à même le pont : embarcadères au départ, débarcadères à l’arrivée. N’était la machine qui gronde et empeste, on se croirait chez un passeur sorti des « Trois mousquetaires ». Tout est ainsi plus étriqué, plus désuet que dans les régions centrales du pays. Et c’est d’autant plus évident et pénible, que la nature, elle est d’une richesse impressionnante… On se sent ici négligé, oublié, et l’on s’en prend aux ministres et députés; l’on n’a pas toujours tort… Les capitales sont loin.

Quoi qu’il en soit, vous entrez en Gaspésie et désormais – plus encore qu’à Québec – tout le monde vous étourdira de propos politiques. Déjà, notre chauffeur de taxi, un grand gaillard sec et prématurément gris, est un homme de l’espèce « j’suis contre »…

— Non, monsieur, déclare-t-il, je vous le dis, c’est pas un pays vivable. D’abord, on n’est pas chez nous. Le bois, c’est tout aux compagnies : et pis l’eau, toute aux Américains. Y a d’la traite partout et du saumon, mais nous autres, les gens de par-icitte, on n’a pas le droit d’la regarder!…  »

Inutile de lui dire que ces pêches gardées sont une source importante de revenus pour la Province. Il a la réponse prête, et peut-être pas si mauvaise!

— Ouais, c’est ben beau, tout ça. Mais pourquoi qu’y faut que ça soit toujours dans notre coin qu’ils les prennent, leurs maudits revenus?  » Et le voilà qui reprend de plus belle :

— R’gardez-moi donc ces chemins! C’est le deuxième char que j’achève de déboiter dessus. Tout ce qu’on fait, le printemps, on répare un mille par-citte, un mille par-là; pis partout ailleurs, on mange d’la poussière! Y s’en sacrent, les députés. Dans Bonaventure, c’est un gars de Québec : y est v’nu pour se faire élire, après ça on l’a jamais revu. À Gaspé, c’est pas mieux : y est devenu ministre, ‘coutez donc, y a pu l’temps de s’occuper d’nous autres!..  »

Il met le doigt sur une vieille maladie gaspésienne : une forme de complexe d’infériorité qu’on pourrait appeler le « complexe du monsieur de la ville ». Longtemps, il a suffi d’être avocat et de venir de Québec en compagnie de quelques « honorables », pour que les gens, avec une candeur digne d’un meilleur sort, vous accordent aussitôt leurs votes…

Mais les temps sont quelque peu changés. C’est ce que nous verrons. Le petit train haletant va nous emmener jusqu’au fond de la Gaspésie. À lui seul, ce petit train est un amusant symbole du rôle par trop secondaire que joue la Gaspésie dans la vie (surtout politique) de la Province. Il nous attend, sous pression, tout humble et effacé derrière la gare, tandis que par devant, énorme, le prestigieux « Océan Limité » se prépare à foncer vers Lévis et Montréal…

Je ne suis pas un LaPalme :
Comme dans la chansonnette :
« C’est un petit train départemental.
Qui va son chemin comme un petit ch’val bancal… »

… À travers l’un des plus beaux pays certes, du monde entier. Un pays de forêt, – nous l’avons vu : et c’est avec intention que nous l’avons abordé sous cet aspect. Car le bois, dont on parle moins, est l’inépuisable richesse, la plus grande, de la Gaspésie.
Mais encore, et surtout, pays de la mer. Comme nous allons le voir.

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