L’ombre falote de Jacques Cartier…


Article de René Lévesque paru dans le quotidien montréalais Le Canada, vendredi le 5 septembre 1947, dans le cadre d’un reportage sur sa Gaspésie natale. Quatrième de cinq articles. (Voir les autres articles du reportage.)


… (la croix) élevée en l’air, tous s’agenouillent, les mains jointes l’adorant devant les sauvages… on fit venir le capitaine sauvage dans une barque avec ses trois fils et son frère… On les traita de boire, de manger de bonne chère. On leur montra que la croix avait été plantée comme marque et balise pour entrer dans le port, et que l’on devait revenir… »

Ainsi débute à Gaspé, le 21 juillet 1534, l’Histoire du Canada. Chaque été depuis quatre cent treize ans, si je ne m’abuse, cette date passe inaperçue.

« Je me souviens »; devise à laquelle nous du Québec sommes parfois d’une excessive fidélité.

Mais Gaspé, certes, n’y est pour rien! Lors du quatrième centenaire, on a dressé face à la baie une massive croix de granit, dont les touristes seuls aujourd’hui remarquent la présence… Rien de plus. Bon nombre de citoyens de la petite ville ne sauraient même vous épeler « Jacques Cartier ».

Et pour cause : Gaspé est un centre anglais; l’un des derniers qui restent dans la péninsule, où 80 % de la population est maintenant d’ascendance française. Ici, comme un peu partout en Gaspésie méridionale, les Loyalistes s’établirent au 18ème siècle. Leurs descendants y sont encore en majorité; mais pas pour longtemps… – Tous les ans, nous confia un jeune canadien-français d’un ton décidé, nous faisons venir quelques nouvelles familles. C’est un travail de longue haleine, mais un jour ou l’autre nous seront les plus forts. Avec un sourire moitié figue, moitié raisin. Il ajoute :

— En attendant, le maire c’est toujours un anglais!  »

Il serait du plus haut ridicule de reprocher à nos compatriotes anglophones leur indifférence à l’égard du grand découvreur. Ils peuvent à peine prononcer son nom. Et nous-mêmes, faisons-nous tant de frais pour le général Wolfe ou sir John A. Macdonald?…

D’ailleurs, tout le monde, à Gaspé, a bien d’autres chats à fouetter. La vie, dans ce premier patelin du Canada, n’est pas facile. Surtout, elle n’est pas particulièrement gaie.

Le soir, le petit train de la Baie des Chaleurs y termine sa course quotidienne : dix ou douze heures pour 200 milles! Sur le quai en plein air, les rares ampoules de la gare jettent des lueurs tremblotantes et font vaciller quelques silhouettes confuses; l’œil jaune d’une auto se mire un instant dans une eau glauque… Le vrai pays du bout du monde.

À travers les rues étroites, le taxi cahote et geint. Le chauffeur, à qui l’on demande l’adresse d’un bon hôtel, répond dans un monumental haussement d’épaules :

— Mon pauv’ monsieur! Des hôtels y en a deux qui sont présentables; y débordent de monde » Mais à votre mine catastrophée, il se fait tout accueillant.

— Voyons! Ça peut s’arranger correct. J’ai une ben bonne chambre chez nous, ben propre, ben confortable. Seulement, y a pas d’eau courante. Y faut aller derrière la maison… C’est-y de ma faute, s’exclame-t-il d’une voix dramatique, si y a pas encore d’aqueduc dans la place? Ça fait deux ans qu’on placote, qu’on signe des pétitions. Naturellement, ça marche pas… »

L’aqueduc, piteux jeu de mots! ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Gaspé n’a jamais eu de chance. Au grand jour, le coup d’œil est plus lamentable encore, si possible.

Un gros village pose à la cité : Il s’étire fiévreusement, se disloque même d’une rive à l’autre de sa baie spacieuse. Deux maigres tronçons rivés par un pont à bascule. Une cathédrale, grandiose dans la conception mais dont la crypte seule est terminée. Des édifices – banques, magasins, poste et douanes qui singent en plus étriqué leurs congénères des grandes villes… Tout cela s’agriffe à flanc de colline, le long de rues abruptes et sillonnées de profondes rigoles. Au bas, quelques petits docks, où s’amarrent des cabotiers et d’occasionnels navires de guerre. Pourtant, ce goulot bien encaissé, cet admirable havre naturel… Gaspé c’est le grand port qui a raté sa vie!

Municipalité insignifiante, Gaspé n’en est pas moins le cœur d’une région maritime, forestière, en pleine expansion. Sur sa maigre anatomie, l’on a greffé plusieurs organismes très actifs et non sans importance. C’est le centre bureaucratique et culturel, si l’on peut dire, de la Gaspésie.

Les syndicats de pêcheurs, qui se sont multipliés depuis 1939, ont installé ici leur siège social. D’un côté de la baie, l’hôpital toujours bondé où les médecins trop rares ne suffisent pas à la tâche; sur l’autre rive, le couvent des Ursulines et le petit séminaire.

Là-haut, sur une montagne d’où le coup d’œil embrasse un vaste paysage d’eaux et de forêt, pousse rapidement le squelette du nouveau sanatorium.

Mais surtout, il y a l’évêché. À mi-chemin entre le séminaire et le couvent, dans une modeste demeure qui pourrait être une pension pour touristes. L’évêché de Gaspé, l’un des plus jeunes et des plus pauvres de la province, en est à coup sûr l’un des plus progressifs. Dans ce pays arrière, le clergé est encore l’élite la plus influente, la mieux organisée, la seule qui posséda un programme concret et précis.

— Notre petite patrie est l’un des coins privilégiés du Canada. Elle est un peu comme un enfant, les mains pleines de jouets merveilleux; il lui reste à savoir les utiliser, les mettre ne valeur… »

La comparaison est de monsieur l’abbé Day, curé de la cathédrale, un prêtre de la jeune génération. Il est grand, mince, d’allure réfléchie. À ses côtés, petit et râblé, l’œil vif et le geste nerveux, se tient l’abbé Guité, qui se désigne lui-même « commis-voyageur en idées sociales ». Tous deux furent parmi les premiers anciens du séminaire, qui donne aux Gaspésiens une foule inestimable et sans cesse grandissante de futurs prêtres, médecins, ingénieurs et – inévitables comme la chicane – avocats.

— Déjà, les progrès sont marqués, poursuit monsieur le curé Day. Un exemple : récemment, sur une section de notre côte nord, on pouvait compter près de 500 nouvelles maisons. Quand on a l’argent pour construire, c’est qu’il y en a d’abord, suffisamment pour vivre… »

— En deux mots, quelles sont les causes de ce progrès matériel?  »

— En deux mots, ce n’est guère facile!… (L’abbé Guité, cette fois) En premier lieu, les Gaspésiens – et pas trop tôt! – ont décidé de chercher eux-mêmes les solutions à leurs problèmes. Ils ont trouvé un terme, avec tout le sens économique et social qu’il prend dans notre société; ce terme : coopération.  »

— Et les résultats : encourageants?  »

— Mais bien sûr, et dans tous les domaines. L’étude, l’émulation, ont fait merveille. Dans la forêt, sur le sol et sur la mer, les méthodes se sont modernisées, rationalisées. La production augmente sans cesse. Surtout, des marchés se sont ouverts, permettant la vente directe et sans intermédiaires. Syndicats, caisses populaires et magasins coopératifs surgissent un peu partout, preuves tangibles d’initiative et, déjà, de grande amélioration.  »

— Alors, tout est pour le mieux. Il n’y a plus, au pays de Gaspé, qu’à se laisser vivre!  »

— Oh la la, mille fois non! Et qu’il reste encore à faire! Ce ne sont là que des amorces de solutions. En particulier, un problème demeure, vital : celui de la circulation. Le tronçon de chemin de fer, Matapédia-Gaspé, est nettement insuffisant. Au temps de Mercier, son auteur, c’était de la belle ouvrage : mais depuis 1891 et 1900, les besoins se sont quelque peu modifiés!.. La route – notre Boulevard Perron n’est qu’un chemin de ceinture, et dans un état souvent pitoyable par-dessus le marché. L’intérieur de la péninsule, riche en ressources de toutes sortes, n’est toujours qu’un désert inexploité et pratiquement inaccessible. Quant à nos ports, ils ne sont pas aménagés, encore moins outillés… »

— Que faut-il conclure de tout cela?  »

— Eh bien, reprend monsieur Day de sa voix tranquille, il faut dire que la Gaspésie est un merveilleux pays, où il reste infiniment à accomplir. Mais un pays qui a retrouvé son âme, où la confiance est revenue. Avec un peu d’attention et d’appui de la part des gouvernants, et beaucoup de travail, on lui verra bientôt un visage prospère et partout souriant… »

…Où constater, de visu, ces progrès et ce sourire encore hésitant? Le chapelet des villages gaspésiens s’égrène devant nous, tout le long de la côte. Ces coins accueillants, aux noms pittoresques et si divers. Il en est de britanniques, et qui fleurent la vieille Angleterre : Carleton, Neport, Chandler, New-Carlisle… de gutturaux, qui rappellent les hôtes emplumés de Jacques Cartier : Ristigouche, Escuminac, Paspébiac… de pratiques comme une simple étiquette descriptive : Port-Daniel, Anse du Cap, Grande Rivière, Pointe au Maquereau… de religieux, qu’on récite comme une litanie : Saint-Omer, Saint-Siméon, Saint-Godefroi, Sainte-Anne-des-Monts… et les plus nombreux, de sonores, de sautillants, qu’on dirait éclos au soleil du Midi : Pabos, Cap des Rosiers, Bonaventure, l’Echourie, Gascons, Marins, Cloridome…

Où nous irons?… À la pointe extrême du pays, dans un vrai centre de pêche, qui forme comme le Ministère de la province. Rivières-aux-Renards, avec ses anses bien abritées, au-delà desquelles il n’y a plus rien que le golfe poissonneux et puis l’Atlantique…

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