Où le goéland est roi…


Article de René Lévesque paru dans le quotidien montréalais Le Canada, jeudi le 4 septembre 1947, dans le cadre d’un reportage sur sa Gaspésie natale. Troisième de cinq articles. (Voir les autres articles du reportage.)


À trois reprises l’employé à casquette, en bombant le torse, chantonne à l’anglaise son refrain nasillard :

— Peurcy… Peurrcy… Peurrrrcy!..

Tout le monde, naturellement, se précipite aux fenêtres. Le voici donc, le site le plus fameux de tout l’est du Canada, et peut-être bien de tout le pays…

Hélas! pas d’erreur, nous y entrons par la porte de service. À l’orée d’un pan de forêt touffu, c’est une petite gare dont la peinture rouge est solidement camouflée de poussière. Et puis rien, qu’une route en lacet, sur laquelle flotte, comme un écran de fumée, encore de la poussière; et sur la route à la queue leu leu, trois taxis arrivent à tire-d’aile, afin de picorer doucement ces bonnes poires qui viennent à Percé par chemin de fer! « Au bout du quai, des types en salopettes laissent tomber hors du fourgon – « Fragile! Handle with care!  » – une multitude de sacs et de caisses, des carottes, des navets, des tomates juteuses et de gros choux verdâtres, et même des œufs (A-1, s’il vous plaît)… Chaque colis est frappé d’une estampille : « Marché Saint-Jacques.. Montréal ».

À première vue, c’est un parfait non-sens; en pleine campagne, à 600 milles de distance, des victuailles expédiées à grands frais de la métropole! C’est que la Gaspésie n’est pas le moins du monde un pays agricole. Je me rappelle ces laitues poussives et ces radis honteusement véreux que mon pauvre père récoltait naguère, chaque fois que se réveillait en lui la vocation du gentleman-farming… Les engrais les plus chimiques n’y pouvaient rien ni les sarclages les plus minutieux; ce n’est pas un sahara, mais ce n’est certes pas non plus une terre promise que celle-ci. Oh! il y a des fermes, bien sûr; et les dirigeants poussent tant qu’ils peuvent le « retour à la terre ». Mais il ne faudrait pas… pousser trop fort. Et ce, pour deux raisons dont la première suffirait amplement : sur cette tarte qui n’est rien moins que riche. La récolte est toujours tardive. De plus, cette récolte n’est pas exportable car elle est faible et – les chiffres sont les mêmes dans les deux sens… – Montréal est à 600 milles, Québec à 400, tandis que la Gaspésie n’a pas chez elle l’ombre d’un marché important. (Nous soumettons humblement que c’est là C.Q.F.D.)

… Sans plus ; œufs et légumes partent en camion vers ces fleurons de l’hôtellerie gaspésienne : le Percé, le Normandin, le Pic de l’Aurore… et nous, avalant par la bouche, aspirant par le nez, absorbant par tout les pores la poussière du camion, nous emboitons le pas en taxi. Dix milles de cette torture, à travers champs nous donnent le droit de soutenir mordicus que le Boulevard Perron réclame avec éloquence des soins empressés. Ou sinon, que la Province de Québec, sur les aguichantes pancartes qu’on admire dans sa vitrine du Rockefeller Center, ait la décence de biffer « boulevard »… Sentier pour « Sentier pour chèvres de montagne prudentes », par exemple, serait plus long, mais combien plus précis.

Dans un virage, Percé – que nous avons, ma foi, bien gagné – apparaît brusquement à nos pieds, comme un mirage… Au diable la poussière! oubliés, la gare minable et les propos simili-agricoles!

Percé… Et puis, silence! Voici la ruine de tous les adjectifs et de toutes les palettes. Un pays qui fait pousser sur ses rives baignées d’une telle lumière, des montagnes et des îles comme celles-ci, – ce pays doit savoir se passer de grosses patates; autrement, que resterait-il aux autres?

Pauvres qualificatifs, tenez-vous bien! Voici, quand même, l’impossible description…

Une baie. Dans sa courbe régulière, bleu-vert et frange de sable jaune, elle ramasse toute la beauté de cette côte unique. Ici, les trois éléments – la mer, la montagne et la lumière tantôt crue, tantôt subtile – se rencontrent avec le plus d’audace et d’illogique, d’injustifiable harmonie.

Le fond de scène, c’est une montagne toute rose… couleur de feu sous la cendre. Elle surgit de la masse verte des collines, comme dans une foule la tête d’un colosse chauve et sanguin.

À l’entrée de la baie, trois falaises vertigineuses, côte à côte, telles des vagues gigantesques et figées, s’apprêtent éternellement à déferler, à contresens, vers le large; ce sont les Trois Sœurs. Montez là-haut et, droit devant vous, le Rocher apparaît de face, flanqué de son aiguille – le Rocher qui est brun, rouge, vert, jaune, bloc supra-surréaliste que Picasso lui-même n’aurait jamais imaginé.. Haut comme un gratte-ciel, long comme un trans-atlantique et taillé en barque de Cyclope qu’on croirait amarrée un instant à cent pas du rivage : avec son orifice qui est grand à lui seul autant que la voûte romane d’une église de fort bonnes proportions…

Au sommet, à trois cents pieds de la plage, les goélands ont leur gîte. Les goélands blancs ou gris, au cri bref et plaintif, au vol incomparable de grâce et de précision; et aussi, leurs cousins, les cormorans sombres et voraces. Parfois, quand le brouillard enveloppe leur grand navire immobile, goélands et cormorans viennent nombreux se fracasser sur les parois de roc; on les retrouve au bas, tout disloqués, mais encore palpitants…

C’est le seul risque, d’ailleurs, que les oiseaux aient à braver ici. Ils sont chez eux; la loi formelle leur accorde droit de cité.

Leur refuge le plus célèbre toutefois, c’est l’île Bonaventure : longue et monotone, sa grosse tête de pierre pointant vers le Golfe, elle jaillit de la mer comme une baleine qui vient souffler à la surface et va tout de suite replonger. Sa tête : un mur surhumain, une mosaïque suintante dont chaque carreau est un pan de couleur pure. Et, au ras des flots, des monuments étranges, des fûts, des branches, des chapiteaux – tous les chefs-d’œuvre d’une sculpture infiniment patiente. C’est un coin hallucinant où l’on entend toujours les chaînes grinçantes du Vaisseau Fantôme et l’ombre ricaneuse de la Gou-Gou, « ayant la forme d’une femme » et qui mangeait les hommes.

Doublant la pointe abrupte, l’on arrive au « sanctuaire des oiseaux ». C’est la face méridionale de l’Ile, qui donne sur la pleine mer, un domaine d’algues, de gradins rocheux et de cavernes battues par les marées. Par dizaine de milliers les citoyens de cette république jacasseuse protestent et se soulèvent à notre approche. Ils sont juchés, par grappes épaisses, sur d’inaccessibles corniches; ou bien rangée en bataillons sur de minuscules champs de Mars, à fleur d’eau, ce sont les fous de Bassan, l’air convenablement stupides, avec leur grand corps pâle et leurs raides pattes noires. Ailleurs, des plantons solitaires prennent des poses méditatives : petits pingouins mélancoliques, sanglés dans leur drôle d’uniforme. Et toujours, des centaines d’affolés tourbillonnent au-dessus de nos têtes, comme une chute de neige bavards dans le grand soleil.

Retour à la grève. Deux pêcheurs au teint de brique s’affairent à leur étal, auprès d’une vieille barque remplie de morues pantelantes. D’un coup de poignet, ils rejettent à l’eau les têtes rougies, aux gros yeux ronds et fixes. Un « mariage » de goélands accourent au festin avec d’aigres piaillements de volupté…

Percé; apothéose du spectacle gaspésien. Cannes et sa Croisette, Nice et ses « Anglais », et le Mont-Saint-Michel avec la Mère Poularde, et Naples et Capri avec la Grotte d’Azur, – heureux coins, qui trouvent des génies pour faire leur réclame! Mais si l’Europe n’avait derrière elle trente siècle et vingt empires, des milliers d’illustres fantômes et des ruines chèrement acquises, indiscutablement c’est Percé qu’il faudrait voir… Et de toute façon, on comprend mal le québécois qui se paye Banff ou la Californie, et qui n’a point vu Percé.

Mais, direz-vous, la ville? La ville, et bien, on n’y songe même pas. Une église moderne, quelques rangées de maisons; et une foule d’hôtels, des grands et des petits, de modestes et de luxueux, la plupart excellents. Cependant, des touristes bien moins nombreux que d’habitude : ce qu’on attribue à bon droit à l’état lamentable des routes.

Quelques personnages déjà célèbres… Les artistes qui viennent, tous les ans, s’arracher les cheveux et briser leurs pinceaux au pied du Rocher. Entre autres, le peintre en herbe de Montréal; à défaut de talent, il cultive un riche collier de barbe fauve, ainsi que la brave jeune fille qui le suit avec bonne grâce, en portant ses crayons et son cahier de gauches esquisses… Et l’acteur – de Montréal encore! – qui descend chaque jour sur la plage, en maillot de bain, mais qui ne se baigne pas.

— Se mettra-t-il enfin à l’eau?  » demande une jeune fille, anxieuse.

— Bon, ça dépend, de répliquer le chasseur de l’hôtel dans un clin d’œil. Il n’y a pas encore assez de spectateurs!…  »

Potinage qui prolonge curieusement une histoire, très ancienne et mouvementée, haute en couleur et parsemée de légendes troublantes.

Champlain lui-même a vécu à Percé, en 1603, cinq années avant la fondation de Québec. Dès le 17e siècle, Percé eut un seigneur, grand pêcheur de morue… Et l’on remonte bien plus loin, dans la pénombre, des années 1500, alors qu’émergent de la brume les coquilles de noix des malouins aventureux.

Jacques Cartier : la première page du manuel d’Histoire.

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