1960 de quoi sera-t-il fait


Chronique de René Lévesque parue dans La Revue moderne en janvier 1960 dans le cadre d’une série intitulée «La terre est ronde».


À part la certitude de la voir bientôt pavée des débris de nos plus solennelles résolutions, toute année neuve est un mystère aussi angoissant que le gros lot de « la Poule aux œufs d’or! » Il n’y a que les fervents de l’astrologie quotidienne qui s’y engagent absolument sûrs de leur fait et de leurs lendemains…

Si l’individu – cette toute petit mare – regarde l’année qui s’amène comme Churchill considérait la Russie (« mystère enroulé dans son énigme »), combien plus impénétrables encore apparaissent ces douze mois dès qu’on s’embarque sur les flots agités, entremêlés et incontrôlables des peuples et des sociétés!

Quelques instants, amusons-nous quand même si vous voulez à faire semblant d’y apercevoir quelque chose. Quelque chose de précis, comme si c’était vraiment et sérieusement possible.

Et pour que le jeu, si vaine et hasardeuse qu’en soit l’issue, nous soit au moins de quelque utilité par la gymnastique qu’il exige, fixons notre œil sur l’objectif le plus important et à la fois le plus familier qui s’offre : les États-Unis.

Nos voisins, nos écrasants et si gentils compagnons de route nord-américains… nos amis et maîtres, amis et chefs de file également du monde occidental… nos braves et généreux et géniaux et pratiques et productifs – nos fanfarons et puérils et brutaux et superficiels – nos passionnants, incomparables voisins, les Américains…

En ce moment, ils se demandent avec une insistance chaque mois, chaque semaine plus perceptible où ils en sont, où ils s’en vont. Et nous aussi, forcément, nous nous le demandons avec eux discrètement et in petto, pour ne pas les déranger dans leurs cogitations. Car notre sort est indissolublement lié au leur.

1960, pour eux, pour nous tous, est une année tournante, le moment d’un choix, symbolisé par un seul homme, mais qui engagera automatiquement l’avenir de centaines de millions de ses semblables.

Le président des États-Unis, c’est en effet le roi sans couronne, plus puissant que toutes les monarchies passées ou présentes, le César de notre tiers occidental de la planète.

I like Ike… no more

En 1960, Ike, ce brave homme de héros national, doit s’en aller. Planter ses choux sur le sol légendaire de sa ferme de Gettysburg, ou répondre enfin à tous ces généraux britanniques qui sont à la veille de l’accuser d’avoir perdu la guerre! S’en aller de toute façon définitivement et sans espoir de retour – au moment où, depuis la mort du rigide et étouffant Foster Dulles, il semble reprendre chaque jour plus de cœur à l’ouvrage.

À titre posthume, c’est la faute de son ancien patron s’il lui est interdit formellement de solliciter un troisième mandat. Ce patron, Roosevelt qui, de concert avec son chef d’état-major le général Marshall, hissa en quelques promotions vertigineuses, à compter de 1942, l’obscur colonel D.D. Eisenhower au commandement suprême des armées de la Libération. Or Roosevelt, qu’on traitait de bolchévik dans les salons moyens et grands bourgeois lorsqu’en 1933 il fulminait contre le Big Business tout en reconnaissant la Russie de Staline, à la fois le plus passionnément suivi et le plus cordialement haï des présidents du siècle, dut aussi à la guerre de pouvoir rompre sans peine une tradition établie par George Washington : il obtint un troisième et même un quatrième mandat, l’un et l’autre sans précédent. Ses adversaire, qui n’avaient pas désarmé un seul instant, durent attendre après sa mort pour se venger de l’invincible, en faisant passer un amendement à la Constitution qui limite désormais les règnes présidentiels à ces huit ans dont se contenta Washington.

La Constitution prévoit aussi, avec une minutie un peu cocasse, qu’il y a aura élections nationales tous les deux ans « le mardi qui suit le premier lundi de novembre ». Cette année le mardi fatidique, en plus de voir comme d’habitude le renouvellement de toute la Chambre et d’un tiers du Sénat, donnera donc un successeur à celui qui doit expier l’excessive popularité de Roosevelt…

Les Républicains : deux boulets

Après Ike? Il est aussi futile de chercher à prévoir les caprices d’un électorat que ceux d’une coquette. En appliquant tout de même la pauvre logique masculine à un phénomène essentiellement féminin, on peut prédire qu’à la fin de l’année nos voisins devraient normalement élire un chef d’État démocrate, et qu’à moins d’une apparition miraculeuse sur la scène politique cet élu a de fortes chances de s’appeler Adlai Stevenson. Et que le monde entier ferait ainsi une excellente affaire.

Que les Républicains soient condamnés à évacuer la Maison Blanche, tout l’indique. Il y a huit ans les Américains étaient à bout. Sans compter l’usure de vingt ans de pouvoir, le parti démocrate portait comme un cilice la responsabilité de la double et humiliante déconfiture en Extrême-Orient – le passage de la Chine dans l’orbite communiste et la frustration de l’ingagnable guerre de Corée, démoralisant pour un peuple à qui l’on chante sans cesse qu’il n’a jamais – jamais connu que l’ivresse des victoires décisives.

Pourtant, il fallut toute la magie d’Eisenhower pour ramener les Républicains à la direction des affaires. Ils n’y parvinrent, de justesse, qu’en s’accrochant aux basques prestigieuses du général, à son sourire, à sa bonhomie. Depuis lors, tous les deux ans, la preuve électorale s’obstine à confirmer les indications des sondages : ce n’était qu’un accident sans lendemain, et les Républicains demeurent désespérément minoritaires dans l’ensemble du pays. Les Sudistes blancs conservent encore le vieux réflexe passionnel qui les écarte du parti de Lincoln l’Émancipateur; à l’autre extrême, les ouvriers, les gagne-petit, les Noirs, les minorités besogneuses des grands centres du Nord se fient d’instinct à l’étiquette de « champions du Common Man » dont FDR et son New Deal ont doté les démocrates.

Et cette fois, le magicien n’y sera plus pour fausser triomphalement ces réflexes populaires. Les Républicains se voient réduits à deux porte-drapeaux aussi peu magiques l’un que l’autre. Nixon et Rockefeller. Richard Nixon, vice-président, politicien retors, traîne comme un boulet une réputation d’opportuniste qu’il n’a pas volée. Il y a dix ans, sa montée spectaculaire débutait par de l’anticommunisme échevelé et hystérique, dont l’irrespirable climat d’Inquisition et de chasse aux sorcières du McCarthyisme devait être l’aboutissement – et c’est le même aujourd’hui qui pose à l’homme de la détente et du rapprochement, discute le coup avec Kroutchef dans la cuisine de l’Expo américaine à Moscou, se drapant dans ce manteau de la coexistence qu’il dénonçait naguère sur d’autres épaules comme la livrée de l’inconscience subversive et de la trahison. Il est peut-être injuste de tenir rigueur à Nixon de ce revirement. Il est fort possible que ça corresponde à une authentique évolution de sa pensée, d’autant que c’est Ike lui-même qui a déclenché l’Opération Dégel, et que le subordonné n’a qu’à suivre le patron loyalement ou qu’à partir. La virtuosité acrobatique de ses rétablissements et de ses successives et toujours brûlantes sincérités n’inspire pas moins une méfiance assez incontrôlable à l’endroit de Dick-le-Souple.

C’est pourtant lui, presque sûr, qui sera candidat. S’il perdait la formidable avance qu’il détient auprès des cadres professionnels du parti, on ne voit pour le remplacer que Nelson Rockefeller. Gouverneur « libéral » de New-York et beau-père de la petite Cendrillon norvégienne, multipliant les efforts herculéens pour se « vendre » au vulgaire, ce dernier est quand même irrémédiablement rivé à cet autre boulet – en or massif – qu’est son ancêtre John D. On voit très mal le parti qui souffre déjà électoralement d’une accointance trop marquée avec les magnats de l’industrie et les rois de la finance mettre tout son précaire espoir en l’héritier d’un nom devenu synonyme de ploutocratie.

Les Démocrates : à qui la chance?

Donc, le prochain président serait logiquement un démocrate. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à considérer de ce côté le pullulement des aspirants jusqu’aux plus fantaisistes. Parmi les partants sérieux dans cette course à la candidature la plus prometteuse depuis 1944, quatre vedettes se détachent pour l’instant ou peloton. Toutes ont cependant de graves faiblesses qui reflètent cet aspect essentiel de la grande république : l’inachèvement du « melting-pot », la persistance des traits et des complexes régionaux, des problèmes de couleur et de croyance.

Ainsi, le séduisant et richissime sénateur John Kennedy du Mass., grand favori de l’heure, est handicapé non seulement par son air trop juvénile mais aussi par son catholicisme. Un candidat « romain » risquerait de ranimer les vieux sentiments antipapistes qui couvent toujours sous la cendre. De son côté, Lyndon Johnson, vigoureux ferrailleur électoral et grand stratège parlementaire, a le malheur impardonnable d’être sudiste du Texas : le Nord, qui seul détient les majorités, ne l’accepterait pas. Hubert Humphrey du Minnesota, agressif et grand parleur, est réputé trop radical, trop « gauchiste » pour une opinion publique que les bonnes années d’après-guerre ont enlisée béatement dans une prudence et un confort intellectuel foncièrement conservateurs. Quant à Stuart Symington du Missouri, c’est un sous-Truman d’occasion :

– À la rigueur, il pourrait passer si on ne s’entendait sur personne d’autre, disait récemment un impitoyable observateur. Il est juste assez terne pour ne pas emballer, assez doué pour ne pas décourager, assez gentil pour plaire à tout le monde modérément.

Mais les années ’60 exigent davantage. Face au monde qui la scrute constamment, l’Amérique est au carrefour. Elle s’y présente avec un sentiment de plus en plus net d’insuffisance, quasiment le début d’un complexe d’infériorité. Elle est tombée de très haut depuis l’avènement martial d’Ike et Dulles en 1952. Aux tambours des « représailles massives » de l’arsenal atomique, aux trompettes de la « libération » des peuples asservis, on a dû mettre la sourdine d’Une pénible résignation à un partage du monde qui menace de durer indéfiniment. À l’inflexibilité d’un moralisme puritain déguisé en politique succède le laborieux exercice de facultés dangereusement atrophiées : la tolérance, le réalisme, le sens de l’humour…

Surtout les Américains se sont mis à douter avec une angoisse assez visible de leur propre valeur nationale. Spoutniks et Luniks, longue négligence du système scolaire et repli des élites intellectuelles dans une sorte « d’exil intérieur », scandale des quiz et humiliation de tout un public berné collectivement par les grands seigneurs de ses loisirs – c’en est de reste pour qu’on s’interroge et qu’on s’inquiète.

De cet examen de conscience, logiquement toujours, le fruit devrait être une troisième campagne de « Stevenson for President », et cette fois la bonne.

La revanche des « noix de coco »

Adlai Stevenson, l’intellectuel et gentleman-farmer de l’Illinois, s’est patiemment et habilement remis des deux défaites essuyées aux mains d’Eisenhower. Défaites plus qu’honorables, mais auxquelles il avait lui-même contribué en jouant les Hamlets quand le pays ne songeait qu’à la sécurité dans ce qu’elle a de plus primitif et simpliste. On voyait en lui le prototype torturé, sarcastique, raffiné jusqu’au bord de la fragilité, des « eggheads » – littéralement, des noix de coco… ces intellectuels désincarnés, qui parlent à la foule loin par-dessus la tête. Ses jeux de mots étaient trop subtils, ses hésitations trop nuancées, sa passion trop civilisée et trop élégamment tournée.

À côté des grosses banalités sereines d’Ike, de la barbarie souriante de son langage et de sa parfaite indifférence pour toute préoccupation qui fatigue le cerveau, Stevenson apparaissait comme un être inutilement complexe et mystérieux. C’était la stabilité rassurante de l’ABC et de 2 plus 2 égalent 4, vis-à-vis de la mobilité troublante des idées, des problèmes et du monde lui-même. Les États-Unis s’agrippèrent à deux reprises à l’image un peu grossière et bien primaire du brave soldat pas compliqué. Ils l’adorent toujours, cette image, mais de plus en plus comme on reste obstinément et un peu honteusement attaché à ses travers.

Et avec celui des « eggheads », le prestige d’Adlai remonte dans le for intérieur national. De déceptions extérieures en déconcertantes révélations domestiques, les Américains retrouvent rapidement le besoin d’admirer un chef qui les incarne à leur meilleur, en haussant la masse à son niveau, au lieu de la statue sympathique du héros trop évidemment grandeur nature. On « like Ike » comme devant, mais on trouve de moins en moins flatteuses ses allures naguère si plaisantes de commun dénominateur.

Stevenson, pendant ce temps, reste en coulisse. Prêt à refaire une entrée au moment psychologique. Il laisse tous ses rivaux se dépenser furieusement à l’avant-scène, et trahir l’un après l’autre les handicaps dont ils sont affligés. Il a voyagé beaucoup depuis quatre ans, a rencontré de pair à égal une foule des principaux leaders étrangers. Il a écrit quelques articles d’une perspicacité et d’une pondération remarquables.
Ses discours en particulier, juste assez fréquents, ni trop ni trop peu, sont toujours d’une élégance de forme et d’une rigueur de pensée qui sont la griffe d’un esprit personnel, incapable de se livrer aux bons soins interchangeables des fabricants d’éloquence. Mais, sans rien perdre de sa qualité, il manifeste maintenant un désir patent de plaire à son public autant qu’à lui-même, de rejoindre tout le monde et non plus seulement les raffinés. Il a de toute évidence le coffre plus solide, l’humour plus populaire, l’ensemble de la personnalité moins anguleux et mieux trempé que jamais auparavant.

Les Américains disent d’un tel homme « that he mellows », qu’il se bonifie en vieillissant comme un vin de marque. Or, pour 1960 et les années qui viennent, il semble que le crû Stevenson soit désormais parfaitement au point, et qu’il réponde avec un à-propos providentiel aux soifs de ses concitoyens, les avouées comme les plus secrètes.

Nostradamus prédirait donc volontiers, et à notre grand avantage à tous : en 1960, le retour triomphal d’Adlai « malgré » son intelligence et sa culture, ainsi que la revanche peut-être durable des noix de coco…
Sauf erreur, bien entendu.

René Lévesque

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