Le grand rêve d’un moyen satellite

René Lévesque*

On dit couramment que le Canada est une Puissance moyenne. C’est censé nous faire un petit velours : dans ce pays du compromis originel et quotidien, il n’est rien qu’on élève plus volontiers sur les autels du culte national que les personnes ou les choses moyennes. Fièrement, avec une prudente audace, on ira jusqu’à proclamer que le Canada, c’est même ce burlesque champion, la plus grande des Puissances moyennes. C’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus substantiel en fait de néant! Car dans le monde où nous sommes, on n’aperçoit désormais que des Puissances-tout-court, au nombre de deux et demie (Washington, Moscou et demain Pékin), et puis rien d’autre que des non-Puissances. Nous, c’est au tréfonds de ce dernier état qu’en réalité nous reposons, avec la sensation chaque année plus envahissante d’un non-être béat. Bercés par les refrains sereinement moyens des hommes éminemment moyens de nos grands-moyens partis politiques, nous sommes en effet de purs satellites. Comme les pays d’Europe orientale, comme le Vietnam et la Corée du nord. Sauf que nous, Dieu soit loué, c’est pour le bon motif! Et qu’on n’y a même pas été forcés…

UN GLACIS AÉRIEN…

D’abord, on nous a bombardés poste avancé de la démocratie nord-américaine. Essentiellement, ça se traduit par un « junior membership » dans NORAD, North American Air Defense, intégration complète des forces aériennes et balistiques du continent, avec QG près Denver, Colorado, USA. Nous avons aussi notre rang à tenir dans le club occidental de l’OTAN. Ça consiste à offrir un séjour en Europe à quelques milliers de soldats et d’aviateurs, et à loger convenablement une poignée de militaires haut gradés et de civils de la Carrière à Paris, Londres et Washington, dans les divers brain-trusts stratégiques de la civilisation…

Ce que notre participation à l’OTAN ajoute en réalité à la force défensive de l’Ouest européen? Rien. La sécurité réelle que NORAD peut assurer au territoire canadien? Aucune. Mais il y a mieux. Jetez un coup d’œil sur la carte. Vous y voyez aussitôt, devant notre immensité prise en sandwich entre les deux géants, que la seule guerre à laquelle le Canada soit exposé directement, c’est la guerre inconcevable, celle qui (ne) se fera (pas) avec les armes totales. Il s’ensuit que la seule utilité possible de NORAD et des lignes d’alerte électroniques serait de fournir, à nos dépens, un glacis aérien à nos amis du sud. « Il s’agit, nous dit James Minifie dans un livre mûri et rédigé à Washington, de descendre les agresseurs qui peuvent surgir par-dessus la calotte polaire avant qu’ils n’atteignent le heartland américain… peu importe qu’un chapelet de bombes atomiques aient ainsi l’occasion de volatiliser les habitants de la Saskatchewan et de rendre leurs terres inutilisables pendant de longues années. Le point de vue USA, c’est tant pis pour la Saskatchewan pourvu qu’on épargne le North Dakota. Et que le salut de Chicago vaut bien la perte de Winnipeg. »[1]

Et voilà pourquoi – rien en Europe et pire que rien chez nous – nous faisons la Puissance moyenne dans les deux alliances dont Washington tient et tire à volonté toutes les ficelles.

BOMARC ET ARROW

Ça nous donnera cette année encore l’honneur et l’avantage, comme les prévisions de M. Fleming nous l’ont appris, de gaspiller le plus clair de 1600 millions de dollars. Argent requis pour souligner un peu plus, à Churchill, Goose Bay et autres lieux, sans compter d’un bout à l’autre de la Dew-line, le statut de colonie américaine du Grand Nord canadien. Pour préparer des installations également américaines à 75 (80, 90?)%, d’où refuseraient de s’envoler, au fatidique moment éventuel, ces piteuses fusées Bomarc que nos voisins n’ont pas mises au rancart uniquement pour sauver la face du général Pearkes et des autres comiques génies de notre soi-disant Défense Nationale. Les états-majors d’USA fourmillent en effet de généraux et de techniciens qu’on n’arrive pas à museler, et qui déclarent à tout venant que la Bomarc est un fiasco.

On paye du même coup pour maintenir les « comptoirs » et les profits canadiens de General Dynamics (i.e. Canadair), d’A. V. Roe, etc. Bien sûr, ça fait de l’emploi pour quelques milliers de nos travailleurs. Et c’est du solide comme vocation! À preuve les 14 000 employés jetés à la rue du jour au lendemain par l’avortement prévisible, et en fait prévu de longue date, de cet ex-chef-d’oeuvre de notre ex-aviation qui avait nom Arrow!

Et tandis qu’un nombre effarant de nos millions s’engouffrent ainsi dans les usines d’une défense désormais illusoire, les surplus de capitaux américains viennent gentiment les remplacer, accentuer sans arrêt la colonisation minière, industrielle, commerciale, et même immobilière et touristique (la Place Ville-Marie, l’hôtel Hilton Reine Elizabeth) du Canada.

Ottawa n’a pas d’argent pour les besoins criants des provinces et des grandes villes. Ottawa offre aux chômeurs les insultantes peanuts de ses travaux d’hiver. Ottawa condamne son service civil au gel permanent des salaires. Ottawa mesure à la Séraphin l’aide vitale aux pays sous-développés. Ottawa tripote de son mieux les soutiens agricoles, afin de ne pas avoir à financer trop de surplus dans un monde où trois hommes sur cinq vivent dans l’incertitude du repas suivant… Mais qu’importe, on est La Puissance moyenne – un titre aussi capiteux ne saurait se payer trop cher!

Portrait à peine esquissé du satellite idéal. Ceux des russes grincent des dents, rongent leur frein, menacent à tout bout de champ de ruer dans les brancards comme Tito, comme les Hongrois. Si Staline avait su comme, là aussi, tout est dans la manière!… Regardons-nous: ça s’est fait tout seul, sans heurt et sans violence; c’est nous qui avons pris nous-mêmes et ajusté notre propre collier. Une bonne poire comme le Canada, vous aurez beau reluquer derrière tous les Rideaux, on vous défie d’en cueillir une seule. Des comme nous, il ne s’en fait plus. On est sui generis. Le satellite volontaire et satisfait de son sort. Ou, pour « parler comme on parle », l’imbécile heureux…

POUR EN SORTIR: LA NEUTRALITÉ

Imbécile au sens premier le plus pur : faible, impuissant.

Car il eût suffi de vouloir un tout petit peu, et de pouvoir pas davantage, pour n’en être pas là. De vouloir pouvoir, de pouvoir vouloir… et ça suffirait encore amplement pour en sortir.

Il eût suffi, il suffirait toujours d’oser nous donner la seule politique étrangère qui en soit une pour un pays comme le nôtre, la seule compatible avec nos vrais intérêts aussi bien nationaux qu’internationaux : la neutralité. Le défunt M. Dulles a eu beau en faire un gros mot, presque une expression honteuse, la neutralité se porte encore assez bien merci. L’Inde et la Suisse, et l’Autriche, et la Suède, et l’Irlande montrent qu’elle est aussi compatible avec la démocratie bon teint et une honorable réputation que la plus glorieuse pactomanie; et sûrement plus compatible avec le minimum vital d’autonomie sans lequel une non-Puissance, rivée comme nous à une Puissance-tout-court, n’est qu’une marionnette qui tâche de faire semblant de s’ignorer.

Et de pleuvoir derechef les objectifs. Quel qu’en soit le style, pompier ou paternel, inquiet pour de bon ou pour rire ou pour faire peur aux enfants, ne sont-elles pas toutes marquées au coin de cette même imbécilité au sens premier : faiblesse, impuissance?

LES OBJECTIONS?

Objection numéro un : Mais il y a notre signature sur ces accords, ces traités. Oui, mais il existe aussi telle chose que les voies diplomatiques (depuis les envolées majestueusement futiles de nos honorables, jusqu’au modeste téléphone) pour avertir nos divers patrons et partenaires que la signature ne se renouvellera pas. Et en attendant les dates d’expiration, telle chose aussi qu’une participation strictement minimum, la claire annonce d’un retrait prochain et inéluctable.

Objection numéro deux : Mais si on était neutres. On serait à la merci des Russes. Ça, c’est l’argument de ceux qui oublient ou feignent d’oublier que, si nos voisins du sud disent qu’ils ne veulent pas la guerre, nos voisins du nord, eux, ont payé très cher pour ne pas la vouloir. Plus cher, avec les Allemands et les Japonais, que tout autre peuple. Si Krouctchev [sic] a respecté jusqu’ici la neutralité autrichienne derrière laquelle il n’y a pas l’ombre d’une menace, pourquoi ne serait-il pas franchement ravi de celle du Canada, repoussant à 2 ou 3 000 milles de chez lui (sauf en Alaska et au Groenland, qui ne sont pas nos oignons) le péril de la « force de frappe » américaine? Ça saute aux yeux qu’un Canada neutre serait pour lui une affaire en or – et pour les États-Unis aussi, puisqu’ils ne veulent pas la guerre… Et cette neutralité, les deux colosses n’auraient ensuite d’intérêt plus essentiel que d’y veiller comme à la prunelle de leurs yeux.

Objection numéro trois : Mais les Américains nous forceraient militairement. Ça, c’est la réponse de ceux qui vivent encore au temps des canonnières, ou qui prennent le Canada… pour le Guatemala! Curieuse espèce de lâcheté folichonne, qui préfère le risque mortel du satellite sans défense au risque inexistant, fantasmagorique, d’une réédition en 1960 des événements de 1812.

Objection numéro quatre : Mais les représailles économiques… Aie! ça, c’est sincère et ça nous touche au vif. La joyeuse servitude, le déficit commercial, le pétrole, les bagnoles, le fromage, le minerai, le niveau de vie, etc., etc. Rien que d’y penser, on se voit déjà étouffés, affamés, morts et enterrés!… Sauf que nous avons en main douze, quinze ou vingt otages (on en sait plus au juste, ça monte si vite), qui sont autant de milliards d’investissements américains. Dief n’aurait même pas besoin d’être un nouveau Fidel, ni de se laisser pousser la barbe – simplement de pouvoir vouloir s’en donner l’air, et on verrait se dégonfler cette autres terrifiante baudruche de fabrication peureusement domestique.

Objection numéro cinq : Mais l’économie ne flancherait-elle pas, privée du budget de la Défense? Jamais de la vie. Qu’on se donne la peine d’y penser, et ce pourrait être exactement l’inverse. Prenons notre présent gaspillage de 1 600 millions et rêvons un instant de l’employer d’une manière productive:

– aux provinces et municipalités aux abois : 400 millions.
– pour les employés fédéraux, pour tous les champs pacifiques de la recherche, contre la vague saisonnière et les poches résistantes de chômage, pour réaliser mieux qu’en bouffées électorales une certaine « vision » nordique d’un certain Premier Ministre : 400 millions.
– pour activer la production agricole, bénir les surplus et en assurer la distribution à ceux qui ont faim : 300 millions.
(Notons que, pas le moins du monde plus artificiel, ce serait autrement plus encourageant que les surplus d’avions et de fusées que nous multiplions sans cesse pour les marchands de ferraille.)
– pour l’aide aux sous-développés : 300 millions.
(Pas une aide noyée dans la bureaucratie si vite impersonnelle et humainement inefficace des organismes internationaux, mais quelque chose de direct, de chaleureux, de peuple à peuple. On s’amuse bien ces années-ci à « jumeler » des villes – ça fait des voyages aux frais de la princesse. Si on jumelait plutôt le Canada tout entier avec un ou deux pays comme par exemple le Ghana ex-britannique et la Guinée ex-française, qui sont à notre mesure et qui viennent d’amorcer en Afrique Noire un mariage de raison comparable au nôtre. Barrages, tracteurs et camions, hôpitaux et écoles, cadres techniques et enseignants, c’est nous qui les fournirions, assurant une marche admirablement féconde à nos meilleurs rouages économiques et même le développement de ceux qui nous manquent. Nos jeunes iraient là-bas travailler à l’édification du seul monde vivable pour demain. Mais au début on serait tout seuls? Et puis après, en mourrait-on d’être éclaireurs plutôt que suiveux, pour une fois?)

Restent 200 millions… Eh bien, mais il en faut tout de même, des forces armées compactes, faites de vrais professionnels triés sur le volet et équipée des armes légères les plus modernes. Manœuvrant et défilant chez nous entre les missions à l’étranger, elles pourraient être le premier (encore à l’avant-garde, et pourquoi pas?) noyau national de l’indispensable police permanente de l’ONU.

* * *

Je pense à deux gamins qui poussent sous mes yeux. Qu’on leur offre un jour d’assembler ou de manipuler des Bomarcs foireuses, de surveiller l’improductivité mesquine de nos sols ou d’aller outre-mer faire les faux boursiers de l’OTAN, et j’aurais envie de crier assez fort pour qu’on en sursaute jusqu’à Ottawa et Washington : « Over my dead body!« 

Mais qu’on leur propose un uniforme avec « Canada » sur une manche et « O.N.U. » sur l’autre, ou de se battre à outrance contre la famine, ou d’aller en notre nom à tous bâtir quelque morceau lointain et si proche d’un monde fraternel, et il me semble que je dirais d’emblée : « Vite, les p’tits gars, et deux fois plutôt qu’une! »

Et que je me sentirais assez fier d’un pays capable d’ouvrir de si enivrantes carrières à ses fils – et aux miens.

Tandis qu’en ce moment, même si Son Honneur devait nous décrocher l’Expo Universelle de ’67, fier n’est pas précisément l’adjectif que je cherche…


* Chronique parue dans Cité libre, avril 1960.

1. Ce message a paru dans Maclean’s Magazine. Le livre sera bientôt en librairie. Correspondant de la CBC à Washington depuis plusieurs années, Minifie est le premier, sauf erreur, qui ait appelé publiquement le Canada par son nom : un satellite.

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