L’enfance sauvage

Par René Lévesque

1922. Année faste. Pour la Gaspésie et pour moi.

C’est cette année-là que fut érigé le diocèse. À défaut d’avoir le grand port de mer qu’eût appelé son incomparable rade si Halifax et les Maritimes n’avaient pas été là, au moins Gaspé s’inscrivait-il modestement sur la carte de l’Église.

Pour moi, c’est en 1922 aussi que je vins au monde. Gaspésien, mais né ailleurs. Je dus en effet aller trouver un hôpital à Campbellton, au Nouveau-Brunswick, pour pousser mes premiers cris. Lesquels faillirent bien être les derniers, puisque j’attrapai aussitôt une jaunisse carabinée dont la seule retombée indélébile serait cette peau de sang-mêlé qui fait qu’on me demande en toute saison si j’arrive du soleil. Officiellement, j’étais du 24 août, mais ma mère n’en fut jamais sûre, ni moi non plus. Peut-être le 23, très tard. Incertitude que divers astrologues m’ont souvent reprochée.

Selon mes parents je fus un beau bébé. Bien moins beau, cependant, que ce petit frère qui m’avait précédé mais n’avait pas vécu. Si gentiment que ce fût dit, quand vint le moment de me dire des choses compréhensibles, j’appris dès lors cette modestie qui ne devait plus jamais me quitter…

Qualité qui se trouva encore renforcée le jour où, vers mes deux ans et demi, je me sentis brutalement refoulé jusqu’au fond du salon par une grosse dame portant un paquet de linge d’où sortaient de vagues petits bruits. Mon frère Fernand faisait dans notre vie une entrée que j’avais attendue avec une certaine appréhension, tout à fait justi­fiée comme je venais de le constater. Je ne lui en voulus pas vraiment, mais ce souvenir ne s’effaça pas. C’était mon premier.

À cela aussi je survécus, si bien même que je devins rapidement pas endurable. Ce qui fut l’occasion de mon deuxième souvenir. Je me revois, le pied gauche emprisonné par une corde qu’on attachait au dernier barreau de l’esca­lier d’en arrière. On m’empêchait ainsi de me sauver, n’importe où, très loin, assez loin pour aller voir ce bord de l’eau que j’apercevais de ma fenêtre. Surtout on me privait d’un passe-temps dévorant qui était de voler des allumettes et de m’en servir. Un bel après-midi où le foin était d’un superbe jaune incandescent, j’étais parvenu à faire brûler la clôture, et avec un peu de chance la grange y serait passée elle aussi.

Comme on disait par chez nous, j’étais un enfant «triste». Tant et si mal que, dès cet âge et à maintes reprises par la suite, quand la mesure était pleine on m’expédiait pendant quelques semaines chez mes grands- parents, à Rivière-du-Loup. Je n’avais rien contre, loin de là. Mon grand-père avait un magasin général dont la grande spécialité était la fameuse couverture Hudson’s Bay, mais j’y avais aussi mon comptoir attitré, celui des bonbons «à la cenne ». Inutile de préciser que ça s’effondrait dans le rouge dès qu’on m’y embauchait certains jours orageux. Ma grand-mère était une vieille dame indigne. Je l’adorais à tous points de vue, mais d’abord parce qu’elle jouait aux cartes et m’offrait une place à table chaque fois qu’une de ses complices était empêchée de venir. J’avais droit à un dollar de capital de risque. Si je le perdais, la dette était effacée, mais j’étais autorisé à garder mes gains. Le bridge et le poker n’eurent bientôt plus de secrets pour moi…

Quant à ma corde au bas de l’escalier, on avait tout de même fini par m’en détacher. Pour me confier en quelque sorte aux enfants du voisin. Les Poirier étaient au nombre de quatre. Je parle des garçons. Les filles, ça ne comptait pas. Il y avait donc Wilson, l’aîné, puis Bert, qui était alors un « bum », et puis ma gang, Gérard et Paul.

Wilson, on ne le voyait guère. Il allait au séminaire, seul que la famille pouvait envoyer aux études et en qui elle mettait toutes ses espérances. En 39, il devait s’enrôler parmi les premiers dans la Royal Air Force pour s’écraser sans délai dans la Manche avec son Spitfire. Son père, humble « conducteur » de chemin de fer, blanchit presque du jour au lendemain, continua de vieillir à vue d’oeil et mourut pas longtemps après. Gérard devait lui aussi partir pour «l’autre bord» vers 41, mais lui en revint chef d’esca­drille dans les bombardiers, décoré, cité et marié avec une Anglaise.

Leader, il l’était déjà quand nous nous connûmes. C’est lui qui de nous tous savait le mieux où et comment tendre les collets dans les bois, au nord, passé la maison blanche du vieux protonotaire. Il avait un instinct pour subodorer des pistes qui nous étaient invisibles, et le lendemain, sans faute, un ou deux lièvres nous attendaient tout raidis dans le collier de broche. Lui seul avait officiellement — je dis bien officiellement — le droit de manier le fusil à plombs et, de toute façon, c’est lui seul également qui était capable de dénicher les perdrix et de les descendre. Mais ce qui nous rendait le plus envieux, c’est que lui seul, encore, savait rouler une cigarette. Juste assez grand pour oser se pré­senter au magasin, il en sortait avec le paquet de tabac Ogden et le papier dont j’oublie la marque. Puis, de ses doigts qui me semblaient pourtant si gros, avec quelle rapidité, quelle adresse consommée il nous en fabriquait chacun une, nous rendant immanquablement malades au point de nous faire oublier que nous avions payé notre part. Alors il gardait le reste.

D’une saison à l’autre, nous courions ainsi de la forêt à la mer. Galopant à travers la « Commune » puis enjambant la voie ferrée, nous arrivions au quai, de chaque côté duquel s’étendait une des plus belles plages du canton qui demeure toujours quasi inconnue. À droite, l’eau était d’un beige sableux, donc moins profonde. C’est là que, l’un après l’autre, nous dûmes apprendre à nager. On vous jetait tout bonnement au bas du quai, où Gérard et un autre grand assuraient au besoin le sauvetage. On buvait des tasses, mais on s’en tirait tout seul. Battant des jambes comme les chiens, poussé par-ci, tiré par-là, on finissait par rattraper l’échelle. Désormais on était sacré nageur, bientôt appelé à subir l’épreuve suprême, celle d’aller plonger de l’autre côté, en eau profonde, du quai ou même du haut des bateaux venus charger notre bois pour l’emporter au Nouveau- Brunswick. Tout ce manège nous faisait considérer comme des imbéciles heureux par les enfants des pêcheurs, pour qui la mer n’était qu’un lieu de travail purement pénible où ils n’avaient pas la moindre envie de retourner pour le plaisir.

Mais la grande aventure, c’était d’échapper aux familles pour se rendre à pied jusqu’à Paspébiac, à cette anse étroite qui formait le goulot d’un vaste barachois. À marée mon­tante, l’eau y entrait pour se réchauffer au soleil. Puis au baissant, c’était une vraie mer du Sud qui en ressortait, tiède et plus salée qu’avant. On pouvait s’y prélasser longtemps, en se laissant porter par le courant qui déferlait vers le large. Et c’est ainsi que je me noyai… Incapable de revenir au bord, j’avalai, j’avalai encore et je me mis à étouffer tranquillement tandis que se déroulait derrière mes paupières un magnifique kaléidoscope aux couleurs sans cesse plus vives. Puis rien. La noyade, un charme…

Et quel réveil plus irrésistible encore : penchée sur moi, c’était la déesse de la plage, flamboyante rousse aux longues jambes qui m’avait sauvé. Elle avait une douzaine d’années et s’appelait Frances. J’en fus amoureux muet pendant bien des lunes. N’osant ni d’ailleurs ne pouvant me la représenter en chair et en os, je rêvais d’elle et m’assou­pissais peu à peu en écoutant à travers le sable le sourd roulement de tonnerre des vagues perpétuellement renou­velées.

Cette vie de bons sauvages, comme on disait dans le temps en toute innocence, eut pourtant une fin. Il fallut «marcher» à l’école et au catéchisme.

De ce dernier, je me rappelle seulement qu’il me fit pour ainsi dire perdre la foi. C’était une merveilleuse matinée de mai ou de juin. Le soleil chauffait comme en pleine canicule, les oiseaux en étaient tout fous et là, sous nos yeux, les siffleux émergeaient de leurs trous au bord du ruisseau pour effectuer d’un air méfiant un premier tour d’horizon. Nous, adossés au mur de l’église, nous étions là comme en pénitence, à répéter en bayant aux corneilles : « Combien de personnes en Dieu ? Il y a trois personnes en Dieu : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Où est Dieu ? Dieu est partout… » Je savais tout ça par coeur, mais nous devions rester là, assis, immobiles, à répéter encore. Brusquement, j’eus un mouvement de révolte. Je jetai le livre et, me levant, m’approchai prudemment des siffleux. Monsieur le Curé s’en aperçut mais ne dit mot, ignorant qu’il voyait s’éloigner à petits pas un pratiquant à jamais égaré. Et Dieu, qui est partout, savait sûrement que nous en avions assez l’un et l’autre.

Plutôt suspect, en fait, Monsieur le Curé. On l’avait félicité lorsqu’il avait inventé, bien avant Nos Seigneurs les évêques, le chapelet quotidien à la radio. Mais ce mérite, fort mince au demeurant, se trouva vite effacé le jour où, afin de renflouer la fabrique, il eut l’audace de transformer la salle paroissiale en cinéma. Surtout quand on vit s’étaler l’annonce du film inaugural où les enfants eux-mêmes étaient admis : « Jungle Princess » avec Dorothy Lamour ! Ce fut un beau tollé qui mit bientôt fin à cette dangereuse initiative. J’eus quand même la chance d’admirer la Dorothy en sarong, roucoulant à un partenaire qui, lui, retomba dans l’oubli : « I belong to you, you belong to me, my l000ve. » Un petit air obsédant que je fredonne encore à l’occasion.

Quant à l’école, ce fut un vrai pique-nique. Misérable cabane à plus d’un kilomètre de la maison, de celles qu’on nommait « one-room schoolhouse». Certains jours d’hiver où la poudrerie fouettait au visage, je me rappelle avoir fait tout le parcours à reculons. Autour du poêle à bois qui rougeoyait au milieu de la place, on empilait foulards et coupe-vent d’où montait rapidement un solide nuage de vapeur qui empêchait la maîtresse d’y voir clair. Derrière cet écran, toute la bande se retrouvait pour se pousser des coudes en lançant des farces plates et des avions de papier qui énervaient la malheureuse Miss Gorman et, vers la fin de la journée, la rendaient enragée. Y apprenait-on à compter ? Un peu, malgré tout. À écrire ? Si peu que pas. A parler ? Oui, et dans les deux langues à la fois.

À lire ? Pas nécessaire. L’électricité n’était pas encore entrée dans nos vies, mais nous avions de belles lampes à l’huile dont nous pouvions augmenter ou réduire la force à volonté, et dans cette souple lumière j’avais appris mes lettres sur les genoux de mon père, dans un grand livre rouge des Éditions Marne. On y racontait des histoires abondamment illustrées, d’un certain LaFontaine, dont je sus plus tard qu’il s’agissait de chefs-d’oeuvre. Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, non seulement j’appris à lire mais contractai un appétit dévorant pour le papier imprimé.

Je n’avais pas à chercher loin. Le foyer regorgeait de livres. Mon père, jeune avocat, avait dû se résigner, après une grippe espagnole qui était venue à un cheveu de l’emporter, à cette pratique rurale. Étudiant au début du siècle, il avait fait partie de ces jeunes libéraux pour qui Laurier était un dieu et avec eux avait songé à la politique active. Mais, n’ayant plus assez de santé pour affronter la mêlée, il avait abouti dans ce minuscule chef-lieu où, pendant plusieurs années, il fut le sous-ordre d’un confrère plus âgé qui était surtout devenu — à la mesure de la région — un gros homme d’affaires regardant les gens du haut de son affreux petit château baroque à l’entrée du village. C’était un Irlandais du nom de Kelly, prénom John, dont je fus menacé de porter le nom vu qu’on l’avait prié d’être mon parrain. Seule l’intervention maternelle m’évita ce malheur d’être un «Tit-Jean Lévesque » pour le reste de mes jours. Des années après, j’eus à m’en réjouir doublement lorsque mon père, écoeuré des manigances dont le parfum douteux flottait dans tous les tiroirs, rompit l’association pour ouvrir son propre bureau, où il connut enfin le succès et la considération qu’il méritait. Ce qui n’empêcha nulle­ment le parrain d’être « siré » et nommé haut-commissaire en Irlande, où il devait s’éteindre en odeur de sainteté.

Entre temps, j’achevais de dévorer la bibliothèque. Ayant commencé par les livres « à lire », parce qu’il y avait également, selon ce cher abbé Bethléem qui était alors au pouvoir, « ceux à proscrire ». Avec les entre-deux à ne pas mettre entre toutes les mains.

Vieille amie Rostopchine, comtesse de Ségur, toi qu’on accuse de vrais crimes lèse-petits, comme tu savais pourtant me faire compatir aux Malheurs de Sophie et partager les mésaventures du brave Cadichon dans ses Mémoires d’un âne! Et toi, immortel Jules Verne dont j’ai accompagné le capitaine Némo sous toutes les mers et jusqu’au coeur de l’île mystérieuse. Et vous l’abbé Moreux, qui répondiez selon vos lumières à ces questions existentielles : « D’où venons-nous ? Où allons-nous ?» C’est chez vous sans doute que j’attrapai le virus de la science-fiction, si fort que je me souviens toujours de mes deux premières incursions dans ces autres mondes : L’anneau de feu de je ne sais plus qui, c’était un voyage à Saturne ; et Le félin géant, d’un célèbre écrivain dont j’ai le nom sur le bout de la langue et qui, lui, nous ramenait à la guerre du feu et autres fascinantes redécouvertes (puisque nous, nous les connaissions!) de l’homme des cavernes.

Mais, ces rayons orthodoxes vite épuisés, je me mis à attendre fébrilement les trop rares absences de mes parents pour aller faire mon tour en « enfer » dès que j’étais sûr d’avoir un peu de temps devant moi. Vite, la clé. La cachette avait beau changer de place, je la retrouvais chaque fois en un tournemain. Ah! ces beaux bouquins interdits ! Auxquels, j’avouerai, je ne comprenais pas grand- chose à cet âge. Mais quel plaisir que celui du fruit défendu! Que d’éblouissements — en puissance — dans La Garçonne, et de voluptés tout juste devinées chez les Demi-Vierges de Marcel Prévost… De ce dernier, pourtant, mon préféré était Le Vent du boulet, qui vous plongeait, si j’ai bonne mémoire, dans le grand tourbillon guerrier de la Révolution et de l’Empire. J’avais le goût de l’aventure, pas encore celui… des aventures.

Aussi, le jour mémorable entre tous fut-il celui où j’obtins la permission de faire connaissance avec Les Trois Mousquetaires, puis de les retrouver en pleine forme Vingt ans après, pour les voir enfin dans Le Vicomte de Brage­lonne se courber lentement sous le poids des ans et enfin, un à un, disparaître en me laissant le coeur brisé. D’Arta­gnan, Athos, Porthos, Aramis, je vous ai souvent revus mais jamais plus je n’eus le courage de vous accompagner à nouveau jusqu’à la fin. Il en va encore ainsi avec tous les personnages auxquels je parviens à m’attacher. Me refusant à les quitter, j’ai une peine de tous les diables à entamer le dernier chapitre.

À l’orgie de grand air, de sel marin, d’horrible et rituelle huile de foie de morue, s’était donc ajoutée cette rage de lire. Rage omnivore qui ne crachait sur rien, pas même sur ces «pulps », par exemple, grossier papier de pâte à dix cents, depuis Nick Carter le détective et Tarzan, Roi de la jungle jusqu’à de futurs grands écrivains comme Raymond Chandler, à qui cette sous-littérature fournissait leur banc d’essai. Et puis, ultime recours, la véranda du député provincial dont la fille possédait toute la série des Bécas­sine, que je dévorai sans me douter un instant que ça empestait de paternalisme parisien. Subrepticement, j’ins­pectai ensuite la maison, de fond en comble, et n’y trouvai plus rien à me mettre sous la dent. Rien de rien. Chez cet honorable élu en passe d’être nommé ministre, on n’était pas plus curieux que ça. Évidemment, cela a bien changé depuis.

La politique, soit dit en passant, on en recevait de vagues échos à la radio. En période électorale uniquement. Le reste du temps, on était si loin, si peu nombreux. Eh oui, on avait la radio. Depuis fort longtemps la radio des autres d’abord, Charlottetown et, tout là-bas, WJZee New York, qui nous parvenaient au fil de l’eau. Rien de plus, jusqu’au jour où mon père commanda deux grands arbres, troncs géants entre lesquels on posa des fils pour nous faire une antenne. Remplaçant le « cristal », un énorme appareil Stromberg-Carlson vint envahir tout un coin du salon. Dès lors, en  repérant le « pionnier des postes français d’Amé­rique », où nous prenions le « train de plaisir » de Fridolin et puis nous chicanions mon frère et moi à propos du hockey (il était pour Toronto, le traître), nous eûmes cette sensation nouvelle, presque étrange, de commencer à faire partie de quelque chose qui pourrait être le Québec. Ou plutôt le Canada français jusqu’à nouvel ordre.

C’était vraiment « once upon a time… »

______________________________________________________________________________________

Tiré de : Lévesque, René, Attendez que je me rappelle, Éditions Québec Amérique, 2007, pages 65 à 73

______________________________________________________________________________________

Share