Le congrès de la F.L.Q. et la position de Lévesque

Source : Luc Racine, «Le congrès de la F.L.Q. et la position de Lévesque», dans Parti pris, volume 5, numéros 2-3, octobre-novembre 1967, p. 13-19.


 

la montée d’Eric Kierans

A la suite du dernier congrès de la Fédération Libérale du Québec, après la démission de René Lévesque du parti libéral et la montée d’Eric Kierans au sein de ce même parti, le débat constitutionnel sur la question nationale au Québec commence à se préciser. Nous savons maintenant que le parti de MM. Lesage, Kierans, Laporte, Courcy et Cie est celui des financiers et des gros investisseurs apeurés devant les aspirations du peuple québécois à la liberté, nous savons maintenant où est l’ennemi des travailleurs et comment cet ennemi sait brandir le spectre de la famine, de la misère et du chômage devant une “main d’œuvre” qui en a de plus en plus assez de subir les contrecoups de caprices de dominateurs étrangers.

L’enjeu du dernier Congrès de la F.L.Q. était le suivant : ou bien accepter de discuter (et non pas nécessairement d’adopter) la thèse de René Lévesque prônant la souveraineté complète du Québec, et ainsi effrayer les grands banquiers et industriels anglo-canadiens ou américains; ou bien rejeter catégoriquement l’option indépendantiste sans discussion, éliminer l’homme qui la soutenait, et se rabattre sur un vœu pieux concernant un vague statut particulier, ce qui avait le considérable avantage rassurer la clique de puissants financiers dont le Parti libéral est l’organe politique au Québec (comme les libéraux fédéraux le sont à Ottawa). Bien entendu, c’est la deuxième solution qui l’a emporté, grâce au “paquetage” particulièrement bien réussi par les bons soins de MM. Courcy et Laporte : la limite de la démocratie à l’intérieur des vieux partis est la limite des miettes que veulent jeter à la population les intérêts commerciaux, financiers et industriels qui soutiennent les vieux partis. Un voleur qui prend de l’argent des poches des travailleurs pour le verser dans les poches des classes dirigeantes (après en avoir prélevé la somme nécessaire pour rémunérer ce petit “service”) se retrouve facilement au sein du Parti libéral ou de l’Union Nationale; un voleur qui dévalise une banque se retrouve en prison : les classes dirigeantes ont un sens très très particulier de la justice.

Sans vouloir pénétrer plus avant dans les petites “gamiques” si chère aux organisateurs des vieux partis, il faut remarquer l’utilisation que Lesage et Kierans on fait de la thèse de Paul Gérin-Lajoie. Cette thèse, que l’on trouve exposée dans le Rapport du Comité des Affaires Constitutionnelles, proposait pour le Québec un statut particulier impliquant une refonte des constitutions canadienne et québécoise. En fait, comme nous le verrons par la suite, la définition du statut particulier que l’on retrouve dans le Rapport va presqu’aussi loin que la solution de René Lévesque. Toutefois, dans la résolution tirée de ce Rapport, le contenu qu’aurait un statut particulier n’est guère précisé et, en plus, cette résolution avait l’avantage de se prononcer catégoriquement contre toute forme de “séparatisme”. Ce qui permit à la clique de Lesage, Kierans et Cie de se servir de la Résolution de Gérin-Lajoie contre celle de Lévesque et, une fois que ce dernier eut démissionné, de renvoyer la thèse de Gérin-Lajoie pour étude, ce à quoi ce dernier ne s’attendait certes pas. Ce qui veut dire en clair que même la thèse très prudente de Gérin-Lajoie allait trop loin et n’était pas apte à rassurer complètement les bailleurs de fonds du Parti libéral. On s’est servi de Gérin-Lajoie contre Lévesque, et puis, une fois le danger Lévesque conjuré, on a relégué la thèse de Gérin-Lajoie aux oubliettes. Il est maintenant à prévoir que Gérin-Lajoie, dans un proche avenir, se verra placé dans la même alternative que Lévesque jusqu’à sa démission : se la fermer ou quitter le parti. M.Kierans a déjà fait savoir qu’une partie des idées de M. Gérin-Lajoie lui semblait inacceptable, c’est-à-dire tout ce qui concerne la politique d’immigration, la politique économique et la politique monétaire; autrement dit, l’essentiel. M. Gérin-Lajoie se verra donc contraint d’accepter une considérable édulcoration (pour ne pas dire castration) de ses idées ou de prendre la porte. Son attitude dans un proche avenir permettra de juger de son courage et de son honnêteté.

D’autre part, une autre personnalité du parti libéral, M. Robert Bourassa, risque aussi de devenir victime du rigorisme de la clique Lesage-Kierans. En effet, peu avant le congrès de la F.L.Q., M. Bourassa, avait développé, au sujet de la politique monétaire du Québec futur, des idées assez proches de celles de M. René Lévesque (cf. Robert Bourassa, “Exigences économiques d’une indépendance-association”, Le Devoir, 3-4-5 octobre 1967). On sait d’ailleurs qu’il est possible que M. Bourassa ait été l’un des économistes ayant conseillé M. Lévesque lors de l’élaboration de la thèse de ce dernier. Le fait que M. Bourassa soit jusqu’à maintenant demeuré à l’intérieur du Parti libéral est plutôt étonnant. Là aussi, l’avenir nous dira s’il s’agit d’opportunisme ou d’un simple sursis.

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Quant à M. Yves Michaud, vue son insistance plutôt ridicule à soutenir la thèse des États associés (cf. Yves Michaud, “Pour une confédération canadienne, une vraie”, Sept-Jours, no 5, 15-21 octobre 1967, pp.10-13), il serait encore plus étonnant que sa présence au sein de parti libéral soit tolérée encore bien longtemps à moins qu’il ne consente, lui aussi, à plier devant Eric Kierans.

Il est très important, pour comprendre la récente réorientation du Parti libéral, de considérer le fait que, sur le plan idéologique autant que strictement politique, le grand vainqueur du Congrès de la F.L.Q., est Eric Kierans. Cet homme s’est servi de la F.L.Q., qui avait été jusqu’à maintenant une simple agence de patronage, pour obtenir l’expulsion de René Lévesque. Quant à Lesage, il n’a été qu’un simple fantoche qui s’est rallié aux idées de Kierans par opportunisme et par souci de conserver son poste et son prestige (l’orgueil et l’infatuation de Lesage sont ses seules motivations politiques). Courcy, Laporte et Cie n’ont alors été que les organisateurs et les politicailleurs [sic] ayant assuré, par des méthodes anti-démocratiques et écoeurantes, le succès de l’entreprise.

En plus de s’être servi de Lesage pour faire passer dans le public l’idée particulièrement inepte d’un “Québec fort dans un Canada uni”, et pour traiter les “séparatistes” d’imbéciles; en plus de s’être servi de Laporte, Courcy, etc., pour paqueter le Congrès de la F.L.Q. en sa faveur, Eric Kierans s’est assuré que la thèse de Lévesque, pas plus que celle de Gérin-Lajoie, ne seraient vraiment discutées. Une simple discussion démocratique aurait suffi à effrayer les milieux commerciaux, financiers et industriels de Westmount, de la rue St-James, de Toronto et de New York. On a donc empêché tout amendement aux thèses constitutionnelles présentées (le contraire aurait permis la discussion ouverte), on a brandi la menace purement démagogique de démission de Lesage et Kierans si la thèse Lévesque était adoptée (ce qui, vu le paquetage du Congrès, était impossible de toute manière), on a permis à une série considérable de crétins de toute sorte de faire les plus invraisemblables interventions contre la souveraineté du Québec, en faveur d’un Québec fort dans un Canada uni (ce qui revient à la quadrature du cercle), en faveur des gentillesses de M. Lesage, etc., etc… Le tout s’est clôturé par le discours le plus nul et le plus répugnant de l’ex-premier ministre qui y a allié de façon magistrale les flatteries voilées pour les bailleurs de fonds du parti, les insultes aux tenants de l’indépendance du Québec, les sorties partisanes contre l’Union Nationale.

Eric Kierans, ancien président de la Bourse de Montréal, a définitivement pris le contrôle de ce tas d’ordures qu’est devenu le Parti libéral. Eric Kierans, financier et économiste irlandais, est contre le séparatisme, pour le contrôle du gouvernement fédéral sur la politique du Québec. Eric Kierans est l’agent des exploiteurs anglo-canadiens et américains au Québec. Le Parti libéral, sous son influence, va devenir le porte-parole des investisseurs, menaçant de lock-out la population québécoise au cas où cette dernière en viendrait à vouloir rejeter le carcan confédéral et les intérêts des patrons, des banquiers et des commerçants que le régime politique actuel protège contre la rage des travailleurs. L’Union Nationale a toujours eu une prédilection pour le matraquage des travailleurs (qu’on se souvienne d’Asbestos) ; le Parti libéral, lui, a montré une prédilection pour le matraquage de la population dans son ensemble (qu’on se souvienne de Wagner et du “samedi de la matraque”) : cela veut simplement dire que les libéraux sont plus intelligents que les conservateurs, cela veut dire qu’ils savent que l’ennemi à abattre pour que puisse continuer l’exploitation du Québec par Ottawa et par Washington, ce n’est pas seulement les travailleurs mais toute la population. Tirons-en la seule conclusion logique : la lutte pour l’indépendance du Québec, c’est la lutte du peuple québécois; on ne peut la faire qu’en mobilisant ce peuple, qu’en s’appuyant sur lui.

le statut particulier

Après avoir vu comment les thèses de Gérin-Lajoie (statut particulier), de Michaud (États associés) et de Lévesque (souveraineté et union) furent exclues de la discussion lors du Congrès de la F.L.Q., il nous faut étudier d’un peu plus près les deux thèses les plus importantes (celle de Gérin-Lajoie et celle de Lévesque) pour en souligner les ressemblances et limites communes.

Pour l’essentiel, le Rapport du Comité des Affaires Constitutionnelles de la F.L.Q. recommande une nouvelle Constitution canadienne dans le but d’accorder au Québec un statut particulier à l’intérieur d’un nouveau régime confédératif qui ne brimerait plus les aspirations de la population québécoise à développer sa “personnalité collective”. Il s’agit alors “de définir quel est le minimum des pouvoirs qui ne peuvent être laissés à une autorité extérieure” (Rapport du Comité, par. 18).

Dans le domaine des l’éducation, de la langue et de la culture, tout d’abord, l’État québécois doit “assumer des responsabilités de tout premier plan, et doit posséder la compétence constitutionnelle nécessaire à cette fin” (ibid., par. 19) pour tout ce qui concerne les institutions d’enseignement, les arts, le cinéma, la radio et la télévision.

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Pour ce qui est de la main-d’œuvre, de l’éducation des adultes et de la formation professionnelle, cela “ne peut certainement pas échapper à l’État du Québec” (ibid., par. 22). Il en va de même pour la sécurité et l’assistance sociales (la santé incluse) : “des raisons d’efficacité politique et administrative exigent, en outre, que ce secteur soit la responsabilité d’un seul gouvernement” (ibid., par. 21). En plus, “le Québec doit obtenir une compétence plus complète que celle qu’il possède à l’heure actuelle ( . . .), notamment en ce qui concerne les critères de sélection et la sélection elle-même des immigrants” (ibid., par. 20). Enfin, toujours dans le domaine social et culturel, “Les compétences en matière de mariage et de divorce, si étroitement reliées au droit civil, devraient relever de l’État du Québec” (ibid., par. 24).

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C’est dans le secteur économique cependant que le contenu du statut particulier, selon M. Gérin-Lajoie, est le plus envahissant : “Les responsabilités qu’assume et qu’assumera l’État du Québec exigent qu’il ait des pouvoirs plus étendus pour ce qui a trait à l’orientation de son développement économique. Celui-ci influence tellement l’activité étatique et le développement complet d’une collectivité et, d’autre part, est conditionné à un tel point par l’éducation, la main-d’œuvre, le travail, la sécurité sociale, la politique fiscale, les investissements publics, qu’il est impensable que l’État du Québec n’ait aucun rôle dans des matières comme la monnaie, le crédit ou la politique tarifaire. Cela n’implique pas que le Québec ait sa propre monnaie ou établisse ses propres douanes, mais il doit, de toute nécessité, participer directement à l’élaboration de la politique monétaire et tarifaire. Il s’agit là d’un instrument trop important dans l’organisation du développement collectif pour qu’il en soit écarté” (ibid., par. 23). Si l’on ajoute à cela de nouvelles compétences de l’État du Québec dans les domaines des assurances, des sociétés commerciales et financières (Ibid., par. 24), et aussi en ce qui concerne les droits sous-marins, les pêcheries maritimes et certaines catégories de transport (ibid., par. 27), on a un tableau assez complet des nouveaux pouvoirs d’intervention économique dont disposerait l’État au Québec si un statut particulier était reconnu.

Enfin, toujours selon M. Gérin-Lajoie, “La souveraineté du Québec perdrait grandement sa signification si l’État du Québec n’avait pas la capacité de modifier sa propre constitution sans aucune restriction” (ibid., par. 26). De plus, le Québec “doit posséder la plénitude de la souveraineté dans les domaines qui lui sont attribués en exclusivité et se voir reconnaître en conséquence une personnalité internationale lui permettant de négocier des ententes et de participer aux organismes internationaux dont l’activité s’étend aux secteurs de sa souveraineté propre” (ibid., par. 25).

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Il est clair qu’un tel statut particulier, impliquant, pour l’État québécois, une participation accrue, sinon directe, dans les décisions économiques, politiques, sociales et culturelles concernant la population du Québec, ne peut se concrétiser que par un remaniement du fédéralisme actuel. Il faut alors prévoir, sur le plan constitutionnel, “l’existence d’un gouvernement et d’un parlement central, élu directement par la population, ayant une existence distincte des provinces ou états-membres, et possédant des pouvoirs déterminés par une constitution. D’un caractère original et propre au Canada, ce nouveau fédéralisme prévoirait que l’un des ses états-membres jouit d’un régime distinct et différent des autres. Ce régime distinct attribuerait au Québec les pleins pouvoirs législatifs et administratifs dans un grand nombre de domaines que les autres provinces ou états pourraient laisser à la compétence de l’autorité fédérale” (ibid., par. 34).

Le défaut de cette thèse, ce n’est pas, comme le pense une bonne partie de l’opinion anglo-canadienne, d’aller trop loin. C’est au contraire de ne pas aller assez loin et de croire que la réforme constitutionnelle qu’elle implique semblera acceptable au Canada anglais tandis que les réformes économiques et sociales qui y sont impliquées sont déjà absolument inacceptables pour le gouvernement fédéral dont le seul souci est de centraliser encore le plus les décisions économiques à Ottawa et non pas d’accorder au Québec une plus grande part à ces décisions. M. Gérin-Lajoie a raison de dire que le développement du Québec nécessite le renforcissement [sic] de l’État québécois; ce qu’il ne semble pas voir, ou ce qu’il ne veut pas accepter, c’est que le renforcissement de l’État québécois va directement à l’encontre du renforcissement de l’État fédéral. L’accroissement constant de la domination américaine sur l’économie canadienne ne laisse pas beaucoup de choix au gouvernement fédéral et aux intérêts financiers et industriels qu’il représente: la seule façon d’empêcher que les milieux financiers et industriels anglo-canadiens soient dévorés par l’emprise des grands intérêts américains, c’est de renforcer le pouvoir d’intervention économique du gouvernement fédéral. Tant que l’on veut maintenir au Québec le système économique nord-américain, il est ridicule de croire possible le moindre réaménagement des structures politiques qui, au Canada comme au Québec, protègent ce système. En cela, les partisans du statu quo, MM. Marchand et Trudeau, sont conséquents : ils sont de meilleurs défenseurs du système économique nord-américain que M. Gérin-Lajoie; et même, comme nous allons le voir, que M. Lévesque.

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la souveraineté du Québec et l’union économique canadienne

Contrairement à M. Gérin-Lajoie, qui croit possible d’accroître considérablement les pouvoirs de l’État québécois sans aller au-delà de certaines réformes constitutionnelles, M. René Lévesque, lui, considère que la souveraineté politique du Québec est indispensable pour que nous puissions prendre le contrôle des moyens essentiels à notre développement : “il faut que nous osions saisir pour nous l’entière liberté du Québec, sont droit à tout le contenu essentiel de l’indépendance, c’est-à-dire à la pleine maîtrise de toutes et chacune de ses principales décisions collectives. Cela signifie que le Québec doit devenir au plus tôt un État souverain” (Manifeste de René Lévesque, section VI).

Pour M. Lévesque, le cadre confédéral empêche et le Québec et le Canada anglais de contrôler les leviers essentiels de leurs développements mutuels. La seule solution, c’est dont de “se débarrasser complètement d’un régime fédéral qui est complètement dépassé” (ibid., section VI). Au Québec, cela permettra de “déployer au maximum nos énergies et nos talents pour résoudre, sans excuse comme sans échappatoire, toutes les questions importantes qui nous concernent, que ce soit par exemple la protection négociée de nos agriculteurs, ou le respect de nos employés et de nos ouvriers dans les entreprises, ou la croissance équilibrée de toutes nos régions, ou la forme et l’évolution des structures politiques que nous aurons à nous donner” (ibid., section VI). Tandis que le Canada anglais, ce que M. Lévesque nomme l’autre majorité, se trouvera “libre de son côté de réaménager à son gré les institutions politiques et administratives du Canada anglais, libre de se prouver à elle-même si elle tient vraiment à maintenir et développer sur ce continent une société anglophone distincte des États-Unis” (ibid., section VI). La solution de M. Lévesque est donc claire et radicale : il s’agit pour le Québec de sortir de la Confédération, de se former en État souverain ayant une indépendance politique totale.

Toutefois, ce radicalisme politique ne se trouve pas lié à une attitude aussi intransigeante sur le plan économique : là, M. Lévesque concède tout autant que M. Gérin-Lajoie le faisait sur le plan politique. En effet, à cause de l’interdépendance économique existant depuis toujours entre le Québec et le Canada, afin aussi de maintenir, sur le plan économique, une certaine autonomie et d’empêcher que “les centres de décision déménagent aujourd’hui vers le sud à une vitesse affolante” (ibid., section V), M. Lévesque propose que, une fois proclamée la souveraineté du Québec, ce dernier s’associe avec le Canada anglais “dans une adaptation originale de la formule courante des marchés communs, formant un ensemble qui pourrait par exemple, et fort précisément, s’appeler l’Union Canadienne” (ibid., section VI). C’est alors sur une base paritaire entre deux gouvernements indépendants que se négocieraient les ententes concernant l’union monétaire, la communauté tarifaire, l’union postale, la gestion de la dette, la coordination des politiques fiscales, le sort des minorités, la politique de Défense et la politique internationale (ibid., section VI).

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En pratique, il est facile de voir que cela laisserait au Canada la part du lion dans tout ce qui concerne le plus fondamental des décisions économique et politique : la monnaie et le système bancaire, la politique de Défense et la politique internationale. Sans acceptation peu probable de la part du gouvernement canadien, le Québec ne pourrait pas se retirer de NORAD, il ne pourrait pas non plus contrôler son commerce extérieur et diversifier tant que l’essentiel de la politique monétaire et tarifaire demeurerait sous l’égide du gouvernement canadien. Une telle souveraineté politique, basée sur des considérations d’efficacité à court terme et sur un souci de rattrapage technique des sociétés capitalistes actuelles, pourrait devenir une indépendance-bidon et mener à faire du Québec une République de bananes d’un nouveau genre où l’emprise de l’Iron Ore de l’Alcan, de Noranda, de Dosco, de Stelco, etc., etc., resterait aussi forte que celle, par exemple, de la United Fruit au Guatemala. L’État québécois pourrait devenir une citadelle de technocrates, de fonctionnaires et de ministres modernisés au service des compagnies étrangères et dont les politiques passeraient, plus encore qu’aujourd’hui “au-dessus du pays réel” (selon l’expression de F. Dumont).

Si nous critiquons les idées de René Lévesque pour leur manque de cohérence sur le plan économique, ce n’est pas par souci de dénigrer un homme dont le radicalisme politique est indéniablement progressiste, mais plutôt pour souligner à quel point il serait vain de vouloir faire l’indépendance du Québec dans une perspective uniquement politique, en laissant pour plus tard l’épineux problème de l’indépendance économique. En effet, si la domination politique du Québec, par l’intermédiaire du régime confédéral, frustre de plus en plus nos politiciens professionnels, la domination économique affecte l’ensemble des travailleurs québécois, de l’ouvrier au technicien en passant par l’instituteur et le col blanc. Pour commencer à solutionner le problème que représentent pour la majorité du peuple québécois l’insécurité et les conditions de travail écoeurantes dérivant de l’absence de toute politique économique faite pour satisfaire les besoins des travailleurs plutôt que la rapacité des grandes entreprises dans leur course au profit maximum, il serait naïf de croire qu’il suffit de donner à une minorité de professionnels et de technocrates un bel État tout à eux. Un Québec indépendant qui ne serait pas le Québec de la majorité du peuple québécois restera toujours indifférent aux travailleurs. L’État des technocrates n’est pas plus l’État des travailleurs que l’État des avocats et des professionnels corrompus qui existe actuellement. Lorsqu’Eric Kierans déclare que “la séparation du Québec du reste du Canada jetterait les Québécois dans la misère, la pauvreté et le chômage” (Eric Kierans, “Que deviendrait au point de vue économique un Québec séparé?”, Le Devoir, lundi, 2 octobre 1967, p. 5), il ne suffit pas de lui répondre que cette affirmation est un pur mensonge fondée sur une falsification de données statistiques, comme l’a fait récemment M. Pierre Bourgeault (cf. Pierre Bourgault “Réponse à Kierans : la démagogie des chiffres”, Le Devoir, jeudi, 19 octobre 1967, p. 5). IL faut surtout demander à M. Kierans : (A) de quel droit un financier parle-t-il au nom des travailleurs québécois? (B) comment le gouvernement fédéral se propose-t-il de remédier à la pauvreté de 30% des familles montréalaises, à la stagnation économique de la Gaspésie et du Bas-St-Laurent autrement qu’en octroyant au gouvernement québécois la possibilité financière de mener des enquêtes sans suite possible dans le système économique actuel, à l’insécurité des travailleurs d’Abitibi? M. Kierans disant que le Québec séparé sombrerait dans l’indigence parce que les compagnies se retireraient et parce que les investissements cesseraient (ce qu’ils ont déjà commencé à faire sans l’indépendance), c’est l’équivalent du patron de l’usine qui menace les ouvriers du lock-out parce que, en demandant une hausse de salaire, une amélioration des conditions de travail, ils ne le laissent pas en paix accumuler ses profits à leur détriment.

Ce qu’il faut répondre à M. Kierans, ce n’est pas que l’on s’entendra à l’amiable entre investisseurs et nouvel État Québécois prêt à mieux administrer les miettes que les grandes compagnies consentent à céder aux travailleurs qu’elles exploitent au Québec; c’est tout simplement que, marché commun ou pas avec les restes du Canada, les travailleurs québécois ne laisseront pas les compagnies étrangères plier bagages et sauront bien, par l’intermédiaire d’un État qui les représentera vraiment, se débrouiller pour aller chercher ailleurs ce que les financiers nord-américain leur refuseront.

Si M. René Lévesque adoptait ce point de vue, il ne risquerait pas de mystifier la population en lui présentant une solution partielle et inapplicable sans remaniement profond des structures économiques du Québec. Car si nous voulons rejeter le carcan confédéral, il nous faudra rejeter, inévitablement, le carcan économique que la Confédération protège. Ce carcan économique, c’est la soif de profit des grandes compagnies qui cherchent au Québec non pas à satisfaire les besoins de la population mais leurs intérêts égoïstes qui savent aussi, ailleurs dans le monde, se protéger au moyen d’une bonne quantité de napalm déversé sur des femmes et des enfants.

l.r.

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