Marc Brière – Fragments d’un portrait de René Lévesque

Par Marc Brière (extraits -1992)

Le René Lévesque que j’ai connu à partir de 1960, d’abord comme membre de la Commission politique de la Fédération libérale du Québec, puis plus intimement, après la défaite de Jean Lesage en 1966, comme membre de ce groupe de réformistes libéraux qui se réunissaient au salon de l’Épave du Club Saint-Denis – où l’on retrouvait aussi, entre autres, Lapalme, Gérin-Lajoie, Kierans, Bourassa – et qui devait aboutir éventuellement au schisme de 1967, à la fondation du Mouvement Souve­raineté-Association, puis à celle du Parti québécois, le René Lévesque que j’ai connu comme compagnon d’armes et ami jusqu’à ma nomination com­me juge en 1975, par la suite comme ami plus ou moins distant, soumis au respect d’un devoir de réserve que je ne parvenais pas toujours à maîtriser parfaitement, ce René-là, que puis-je en dire d’autre aujourd’hui, alors que j’aurais sans doute été bien avisé de décliner prudemment l’aimable invitation qui m’était faite de participer à cette séance de ce colloque, même si son thème est plus intimiste que les autres ?

Ce n’est pas tellement pour moi que je crains, mais par peur de mal servir, de desservir la mémoire de cet homme qui demeure si près de nous, dans nos coeurs, dans nos pensées, dans nos actions mêmes, mais peur moins grande que celle de trahir son amitié en refusant de rendre témoi­gnage, par dérobade sous prétexte de réserve.

René Lévesque, tel que je l’ai connu, quel être complexe et paradoxal!

De loin le plus complexe de tous les politiques que j’ai connus, Trudeau inclus. Pensez à la linéarité d’un Duplessis, d’un Jean Lesage, d’un Daniel Johnson, d’un Georges-Émile Lapalme, d’un Jean Drapeau, d’un Paul Gérin-Lajoie, d’un Robert Bourassa. Pensez aussi à De Gaulle, Churchill, taillés d’un seul bloc, tout d’une pièce. Non, il faudrait plutôt évoquer Kennedy, ou Walesa, ou Napoléon Bonaparte.

Grand et petit à la fois, généreux dans sa vision politique, souvent mesquin de comportement.

Tranquillement courageux, mais inquiet, tourmenté, angoissé.

Maître de lui, mais pas toujours de ses passions.

Libéral, mais possessif, jaloux, tyrannique.

Démocrate, mais méfiant vis-à-vis de la démocratie, de ses partis politiques, de ses appareils.

Habile communicateur mais seulement avec les foules.

Humble et fier, brandissant sa modestie avec orgueil, comme un orgueil.

Tendre et brutal. Doux et violent. Calme et colérique. Réfléchi et impulsif. Fébrile.

D’une franchise sans ménagement, sans concession, sans compro­mis. Un homme, vrai, entier, sans complaisance bourgeoise, sincère. De condition modeste, aimant les plaisirs mais conservant l’esprit de pauvreté. Il était pour les petits, mais pas nécessairement contre les gros.

Il se voulait transparent, mais ne l’était pas toujours.

Familier, mais au pluriel respectueux qui maintient la distance.

Sans amitié véritable, je crois.

Père de famille errant, et triste comme un Canadien errant.

Sans religion, croyait-il seulement en Dieu ?

Humaniste d’une grande culture et aux préjugés tenaces contre toute forme d’intellectualisme, de professionnalisme savant, surtout juridique et médical.

Sensible aux arts, principalement à la littérature, mais sans raffine­ment excessif.

Ouvert, ne tolérant pas l’intolérance, mais tolérant mal la contra­diction.

Brouillon, débraillé, inesthétique, dans un beau désordre voulu, ordonné, créateur.

Ratoureux, sinueux, mais ne fuyant jamais que lui-même.

Loyal à lui-même pourtant à la multitude, mais à quelques autres seulement.

Quel être complexe et complexé, triomphant chaque jour de ses complexes sans jamais s’en délivrer !

Mémorialiste plus prêt à l’anecdote qu’à la confidence.

Fondateur de parti à contrecoeur, chef d’État ennuyé de l’être mais pouvant difficilement s’en passer ou cesser de l’être.

Trait d’union et de désunion.

Joueur déjoué mais captivé. Mauvais perdant et fanfaron.

Nageur énergique, tennisman agressif.

Aimant la rigolade mais avec un sens de l’humour plutôt grinçant.

Un misogyne aimant les femmes. Un solitaire aimant les foules. Un misanthrope aimant l’humanité.

Un pacifique attiré par la guerre. Un bagarreur rêvant de plages tranquilles et de sable chaud.

Un fumeur, un buveur, un gourmand, mais frugal. Un sensuel.

Il avait presque tous les vices et presque toutes les vertus.

Il n’était pas le plus beau, ni le plus fin, ni le meilleur, mais il cor­respondait le mieux à son peuple.

Un homme aimable et détestable, que j’ai détesté et aimé.

Un Québécois pure laine.

Un grand Québécois.

Un honnête homme.

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* Marc Brière a été cosignataire de l’avant-propos d’Option-Québec. Après avoir été juge au Tribunal du travail, il a publié plusieurs ouvrages dont Le Québec, QUEL QUÉBEC?

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Tiré de René Lévesque, l’homme, la nation, la démocratie. Textes colligés par Yves Bélanger et Michel Lévesque, avec la collaboration de Richard Desrosiers et Lizette Jalbert, Presses de l’Université du Québec, 1992

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