Xavier Gélinas – Notes sur René Lévesque et le traditionalisme canadien-français

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Tiré de Stefanescu, Alexandre (dir.), René Lévesque: mythes et réalités, Montréal : VLB Éditeur, 2008, 249 p.

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Par Xavier Gélinas*

Grâce à la vision pas nécessairement plus précise ni plus exacte, mais en tout cas plus dégagée que permet le passage du temps, certaines idées reçues peuvent être réexaminées. L’une d’elles est la supposée brisure, la mutation, pour reprendre le mot de Guy Rocher, entre nos ancien et nouveau nationalismes.

Entre, d’une part, le nationalisme d’antan, défensif, axé sur l’ethnie canadienne-française, son appartenance pancanadienne, sa foi catholique et les vertus de la famille, de la terre paternelle et de l’autorité – en un mot, le clérico-nationalisme – et, d’autre part, un nationalisme désencombré de « Notre maître, le passé », axé sur les  enjeux du présent et sur des projets d’avenir, englobant tous ses résidents de toutes souches, urbain, laïque, social-démocrate, centré sur un territoire et une autorité politique délimités – le Québec – et envisageant pour ce Québec, sinon l’indépendance, du moins un statut constitutionnel autrement plus osé que celui prévu dans le « pacte » de 1867.

Ce contraste est souvent personnifié par les exemples respectifs de Lionel Groulx et de René Lévesque.

Au printemps dernier, le chroniqueur Gil Courtemanche proposait ce résumé dans Le Devoir :

En simplifiant, on pourrait dire que la société québécoise possède deux pères : Lionel Groulx et René Lévesque. Le conservatisme social protecteur de la communauté nationale menacée et le progressisme étatique qui veut asseoir la nation dans la modernité et le progrès. C’est contre Lionel Groulx que s’est faite la Révolution tranquille, contre le giron religieux, mais avec la fierté nationale. D’un point de vue social, le Québec est devenu, grâce au Parti québécois, une des sociétés les plus progressistes du monde. Le discours progressiste du PQ sur le Québec inclusif dans sa diversité est devenu le discours québécois, la description officielle de ce que nous sommes1.

De très nombreux auteurs, historiens, journalistes, sans parler des témoins et des acteurs politiques, ont proposé une pareille séparation tranchée entre l’un et l’autre, ont nié la possibilité d’une filiation. Ainsi de Peter Desbarats par exemple, pour lequel la cause est entendue :

En de rares occasions, lorsqu’on l’a interviewé sur ses jeunes années, Lévesque a témoigné, en passant, de l’influence exercée par Groulx sur sa génération d’étudiants. Guère plus que cela. Aucun des thèmes ou des écrits de Groulx ne se retrouve dans les discours de Lévesque. C’est presque comme si, pour Lévesque, les milliers de livres et de brochures produits par les nationalistes québécois au fil des années n’avaient jamais été écrits2.

Robert Comeau et Mathieu Bock-Côté font presque cavalier seul en écrivant tout récemment qu’« [e]ntre le nationalisme canadien-français et le nationalisme québécois, on retrouve une continuité conceptuelle et historique indéniable3 ».

C’est cette continuité qui est mon propos d’aujourd’hui. La coupure décrite il y a quelques instants est trop parfaite pour être exacte. Une étude approfondie des inflexions de nos nationalismes depuis cinquante ou soixante ans montrerait une évolution qui a connu des brusqueries et des ruptures, certes, mais aussi des transitions tout en douceur et des persistances jamais rompues.

Mais il me faut tout de suite modérer mes ambitions en précisant que le titre donné à cette communication est trop ambitieux : il faudrait parler plutôt de « Notes provisoires et schématiques sur la filiation traditionaliste de quelques éléments clés de la pensée et de l’œuvre de René Lévesque, en prenant Lionel Groulx comme principal point de comparaison». Notre recherche est encore préliminaire, le temps est limité et le corpus volumineux : Lévesque était prodigue d’écrits autant que de paroles et la même remarque vaut pour les grands noms du traditionalisme des années 1920 à 1970 environ – les Lionel Groulx, Édouard Montpetit, Esdras Minville,Victor Barbeau, François-Albert Angers ou Richard Arès. Allons-y donc à grandes enjambées, avec les risques de simplification inévitables.

Groulx et Lévesque, une première comparaison

Il s’agit donc de relativiser ou de nuancer cette analyse trop contrastante. On parle bien de relativisation, non pas d’invalidation. La thèse du contraste, lorsqu’on est contraint de résumer la situation en deux mots, propose une polarité commode. Cependant, lorsqu’on peut éclairer notre passé avec plus de précision, on s’aperçoit que Groulx et Lévesque ne furent pas étrangers l’un à l’autre. Entre les deux, si l’on ne peut pas parler d’une fraternité directe – ou, pour tenir compte des âges, d’une filiation sans ambiguïté –, il semble clair, à l’examen des textes, qu’il y a un fort cousinage. Le jeune Lévesque a consciemment rejeté ou « oublié » une partie des valeurs chères à son aîné ; il en a maintenu d’autres en leur donnant une coloration nouvelle ; et enfin il en a conservé pieusement d’autres encore, sans guère les retoucher.

Bien sûr, la comparaison a ses limites ; n’oublions pas que Lionel Groulx et René Lévesque n’appartenaient pas à la même génération. Le chanoine était l’aîné du premier ministre de quarante-quatre ans – le premier est né en 1878, le second en 1922 –, ce qui nous empêche de procéder à une étude biographique parallèle, quoique l’extrême longévité de Groulx – il ne décède qu’en 1967 – fasse en sorte que les deux aient été présents simultanément sur la scène publique durant quelques décennies.

Outre l’écart générationnel, il est difficile de comparer deux figures dont le cheminement personnel fut différent. Groulx était un homme de bibliothèque et d’archives, tandis que Lévesque fut happé par la politique. Et pourtant : si Groulx s’est voulu un littéraire, un savant, c’était un non-contemplatif, à l’affût des questions sociales, politiques et nationales de son époque, depuis la fondation de l’ACJC en 1903 jusqu’au rapport Parent et au centenaire de la Confédération, l’année de sa mort. Et Lévesque, de son côté, tout homme d’action qu’il se soit voulu, était un boulimique de recherches et a noirci plus de papier – souvent d’une écriture de fort belle tenue – que bien des gens de lettres : d’Option Québec à Attendez que je me rappelle…, en n’oubliant pas ses centaines de chroniques dans les journaux, ses discours et sa correspondance, il est clair qu’il a voulu agir par la plume autant que par l’action gouvernementale et partisane. Somme toute, les deux individus n’étaient pas si dissemblables.

Toutefois, pour ce qui est de leur personnalité, quel contraste! D’un côté, l’abbé de Vaudreuil puis d’Outremont, homme persévérant, fiable, digne et bien mis, de l’autre, l’hyperactif Lévesque, toujours « sur la trotte », dont la vie personnelle était agitée, prompt aux sautes d’humeur, non conformiste, semblant fuir tout ce qui était respectabilité jusque dans son habillement. Mais du même souffle, notons que ce même René Lévesque était à sa manière un homme de la vieille école, qui éprouvait par exemple une incompréhension persistante à l’égard de l’homosexualité, préférait que l’avortement, question controversée, ne figurât pas dans le programme du Parti Québécois4, manifestait un comportement galant, tantôt un brin machiste, envers les femmes, et a persisté toute sa vie dans ce vouvoiement qui le ferait passer aujourd’hui pour une relique du Grand Siècle. Mais il faut quitter le terrain de l’anecdote, des traits de personnalité qui n’expliquent vraiment pas tout, pour explorer quelques grands thèmes.

Les formes constitutionnelles

Premier thème incontournable lorsqu’on se penche sur le fondateur du Parti Québécois : le statut constitutionnel du Québec. Est-il exact que René Lévesque ait fondamentalement rompu avec ses prédécesseurs nationalistes en proposant que le Québec devînt un État souverain ?

Pour Lévesque, l’option souverainiste ne relève pas d’un changement de paradigme comparable à celui qu’on peut observer dans les parcours de Jacques Ferron, de Gaston Miron ou d’André d’Allemagne. Rien d’aussi net chez lui. Son évolution s’est faite par à-coups, par ballons d’essai, tout au long des années 1960. Et lorsqu’il franchit le Rubicon souverainiste, on sait qu’il évite comme la peste le mot « indépendance » ; que les institutions communes qu’il envisage pour le futur Québec et le futur Canada sont nombreuses ; que, même une fois « branché », il traverse des questionnements jusqu’au « beau risque » de la fin ; et qu’il revient inlassablement sur le fameux trait d’union entre la souveraineté et l’association. Dans sa déclaration pré-référendaire à l’Assemblée nationale, le 10 octobre 1978, il tient des propos que désavouerait aujourd’hui son parti :

Si nous avons choisi, dès le départ, ce nom composé, c’est pour bien marquer le double objectif de notre démarche constitutionnelle. Il n’est pas question, dans notre esprit, d’obtenir d’abord la souveraineté, puis de négocier l’association par la suite. Nous ne voulons pas briser, mais bien transformer radicalement, notre union avec le reste du Canada, afin que, dorénavant, nos relations se poursuivent sur la base d’une égalité pleine et entière. La souveraineté et l’association devront donc se réaliser sans rupture et concurremment […]5.

Sur le plan constitutionnel, René Lévesque ne fut donc pas l’homme des solutions pures et dures. À ce chapitre, Lionel Groulx lui ressemble par son désir de guider la population vers un avenir digne d’elle, mais dans une direction qui variera au gré du temps. Le chanoine Groulx, comme le disait Pierre Trépanier, était un indépendantiste à éclipses. La plupart du temps, quand ses adversaires l’accusaient de séparatisme, il s’en défendait. Pourtant, il le fut clairement au début des années 1920, dans L’Action française ; il n’en fut pas loin non plus avec ses discours de 1936-1937 sur  « notre État français » ; et durant les années 1960, il flirte intensément avec les indépendantistes. À Raymond Barbeau, de l’Alliance laurentienne, il exprime ainsi sa sympathie en 1962 :  « […] vous savez que je ne suis pas loin de vous. Je demeure persuadé que, dans quarante, peut-être trente ou même vingt-cinq ans […] l’indépendance deviendra l’inévitable solution. » Mais il lui confie aussi des inquiétudes : nous manquons de conscience nationale collective, estime le chanoine, et « de grands techniciens, de grands ingénieurs, de grands chefs et directeurs d’entreprises. Nous sommes en train de les préparer ; mais il y faudra vingt ans pour les former6 ». En 1966, aux assises préliminaires des États généraux, Groulx déclare qu’à l’État du Québec « il faut la souveraineté politique, poussée aussi loin que l’imposent nos exigences de vie, notre droit de rester nous-mêmes, de nous épanouir librement et pleinement7». On sent que chez Groulx tout comme chez Lévesque l’esprit de l’affirmation nationale des Canadiens français ou des Québécois importe plus que les clauses juridiques et constitutionnelles qui seront fixées.

Conception de la nation

Mais nous inversons peut-être la logique du problème en abordant les formes constitutionnelles désirables pour la nation avant de voir ce qu’entendait René Lévesque par le concept de « nation ».

Depuis plusieurs décennies et jusqu’à aujourd’hui même, en ces temps de commission Bouchard-Taylor, le nom de Lévesque est tenu pour synonyme d’un nationalisme « inclusif », tolérant. On rappelle que le correspondant de guerre avait été ébranlé par sa découverte des camps nazis en 1945, puis qu’à l’époque de son émission Point de mire il s’était prononcé contre les excès de la politique française en Algérie au point d’y être interdit de séjour. Il est vrai aussi que, plus tard, c’est le gouvernement Lévesque qui, le 20 mars 1985, fera solennellement reconnaître, à l’Assemblée, l’existence et les droits ancestraux des nations autochtones. Et il est vrai enfin que René Lévesque a toujours tenu compte de l’existence, au Québec, de la minorité anglophone. Dans un discours lu le 23 mars 1980 et
intitulé « Les Quebecers sont des Québécois », il voulut clarifier les choses. En voici quelques extraits :

Qui, à nos yeux, a supposément le droit de s’appeler Québécois ? […] « Québécois » est un nom qui, pour nous, unit tous ceux qui sont nés au Québec ou y vivent et il relie leurs diversités linguistiques, ethniques, culturelles, religieuses, géographiques et autres. C’est la marque d’appartenance à un peuple et à une terre et l’usage du mot Quebecer ou « Québécois », deux mots équivalents, n’est d’aucune façon la propriété exclusive d’un seul groupe, encore moins d’un seul parti8.

Et pourtant c’est le même Lévesque qui, dans le premier chapitre de son Option Québec, en 1968, exposait une conception groulxienne de la nation. Le chapitre entier – intitulé « Nous autres » ! – serait à citer, mais allons-y de quelques passages :

Nous sommes des Québécois.

Ce que cela veut dire d’abord et avant tout, […], c’est que nous sommes attachés à ce seul coin du monde où nous puissions être pleinement nous-mêmes, ce Québec qui, nous le sentons bien, est le seul endroit où il nous soit possible d’être vraiment chez nous.

Être nous-mêmes, c’est essentiellement de maintenir et de développer une personnalité qui dure depuis trois siècles et demi.

Au cœur de cette personnalité se trouve le fait que nous parlons français. Tout le reste est accroché à cet élément essentiel, en découle ou nous y ramène infailliblement.

Dans notre histoire, l’Amérique a d’abord un visage français, celui que fugitivement mais glorieusement lui ont donné Champlain, Joliet, La Salle, La Vérendrye… Les premières leçons de progrès et de persévérance nous y sont fournies par Maisonneuve, Jeanne Mance, Jean Talon ; celles d’audace ou d’héroïsme par Lambert Closse, Brébeuf, Frontenac, d’Iberville…

Puis vint la conquête. Nous fûmes des vaincus qui s’acharnaient à survivre petitement sur un continent devenu anglo-saxon. […]

Nous sommes fi ls de cette société dont le cultivateur, notre père ou notre grand-père, était encore le citoyen central. Nous sommes aussi les héritiers de cette fantastique aventure que fut une Amérique d’abord presque entièrement française et, plus encore, de l’obstination collective qui a permis d’en conserver vivante cette partie qu’on appelle le Québec.

Tout cela se trouve au fond de cette personnalité qui est la nôtre. Quiconque ne le ressent pas au moins à l’occasion n’est pas ou n’est plus l’un d’entre nous.

Mais nous, nous savons et nous sentons que c’est bien là ce qui nous fait ce que nous sommes. C’est ce qui nous permet de nous reconnaître instantanément où que nous soyons. C’est notre longueur d’onde propre, sur laquelle, en dépit de tous les brouillages, nous nous retrouvons sans peine et seuls à l’écoute. […]

Cette « différence » vitale, nous ne pouvons pas l’abdiquer9. […]

Presque tous les ingrédients traditionalistes sont présents : inscription dans l’histoire, dans l’œuvre du temps ; conception du français qui transcende la banale langue pour s’apparenter au cœur ou au poumon d’un peuple ; appropriation du territoire laurentien ; culte des glorieux ancêtres de la Nouvelle-France et des précurseurs des luttes nationales ; partage des succès et des malheurs des générations qui nous ont précédés; usage abondant du pronom « nous » ; conviction d’une distinction par rapport aux autres peuples environnants… Qu’est-ce que ce faisceau de thèmes, sinon certainement pas du nationalisme « civique » ?

Entre le Lévesque traditionaliste et communautariste d’Option Québec et le Lévesque apparemment plus libéral des années 1980, qui tend la main aux Quebecers et aux Autochtones, y a-t-il eu un changement réel, ou simplement un enrichissement des perspectives qui ne changerait rien à l’essentiel selon lui ? Et il y a le « nous » national et le « nous » politique… La question mériterait une étude patiente.

Il manque cependant deux aspects clés aux points évoqués par Option Québec pour qu’on puisse parler d’équivalence entre les projets nationaux de Groulx et de Lévesque.

Les francophones hors Québec, tout d’abord, ne font pas partie de la communauté évoquée par René Lévesque – on se souvient de ses propos malheureux sur les dead ducks –, tandis qu’ils n’ont jamais été absents des préoccupations de Lionel Groulx, quelles qu’aient été les formes constitutionnelles que celui-ci ait pu promouvoir, comme l’a bien montré Michel Bock10.

Autre absente de taille : la religion. S’il est un sujet dont Lévesque a peu parlé, c’est bien celui-là. Seuls ses intimes ont connu les secrets de sa conscience. Or, on aurait pu s’attendre à ce qu’un journaliste, un homme public de son époque eût dit quelque chose, beaucoup de choses sur l’héritage catholique du Québec et sur la coexistence avec l’Église. Il s’est montré plus que discret. Et cette absence du catholicisme de son radar constitue la démarcation la plus forte entre la pensée de René Lévesque et celle de Lionel Groulx et de tous les traditionalistes. Pour ces derniers, en effet, la foi vécue par l’immense majorité des Canadiens français, l’omniprésence des clercs et des religieux ne sont pas qu’un fait sociologique. C’est un des deux grands piliers de la nation, et même « notre suprême ligne de force11 ». Sans ce pilier les Canadiens français s’effondreraient. Groulx est on ne peut plus clair dans un discours de 1953 : « Nous serons catholiques ou nous ne serons rien12. » René Lévesque a refusé d’adhérer à cette alternative.

La langue

Autre point important de l’action politique de René Lévesque, souvent à son grand dam : la politique linguistique, et particulièrement la question de l’unilinguisme français. Grandissant en Gaspésie où la minorisation des francophones était une affaire inextricable de langue et de condition sociale, Lévesque a très tôt ressenti que la langue française, au Québec, était une composante du peuple. Il fallait donc la protéger, la redresser, cette composante, puisque à travers elle c’est la population que l’on défendait. Lorsqu’il s’est buté à l’unilinguisme de la haute direction de Radio-Canada durant la grève de 1959, lorsqu’il a traité avec les patrons des sociétés d’électricité ou de la Noranda, le sang francophone de René Lévesque bouillait et réclamait justice. C’est-à-dire : à travers une justice linguistique, une meilleure justice économique, sociale, nationale.

Souhaitait-il pour autant opposer aux Anglo-Québécois la riposte d’un unilinguisme français ? La réponse est négative, ou du moins, très nuancée, pour qui connaît ses démêlés avec les irrédentistes linguistiques de son parti à la fi n des années 1960, ou pour qui, par la lumineuse biographie de Camille Laurin par Jean-Claude Picard notamment, a pu constater le tiraillement, le malaise qu’éprouvait René Lévesque à l’égard de mesures qu’il jugeait trop rudes dans ce qui deviendra la Charte de la langue française en 1977, la loi 10113.

Le chanoine Groulx entretenait des vues similaires. Personne ne contestera qu’une de ses « constantes de vie », pour reprendre le titre de son dernier recueil, a été la défense du français. Défense littéraire, mais également défense sociale : le français était un des deux piliers sur lesquels reposait son fameux « petit peuple ». Lorsque l’unilinguisme français devint un thème de combat, au milieu des années 1960, Lionel Groulx affirma qu’il ne combattrait « jamais ceux qui, dans le Québec, prônent l’unilinguisme, surtout si l’on y voit pour le sauvetage de la langue et de notre culture française, une mesure d’absolue nécessité ». Mais il préféra surseoir à l’adoption immédiate d’un réel unilinguisme et se prononça pour des mesures allant, croyait-il, à la racine du mal. Mesures volontaristes, d’une part : poursuite de la solidarité économique qui raffermirait notre richesse collective et donc raffermirait le statut de la langue ; autodiscipline des francophones quant aux désignations anglaises de leurs commerces ; appel aux responsables du système d’éducation pour qu’ils fassent vraiment du français la matière souveraine. Et d’autre part, recours à la loi dans deux cas précis : l’affichage unilingue anglais le long des routes, mais surtout le français comme langue de travail. « Qu’il soit enfin entendu, écrit-il, non seulement en parole mais en fait, que dans la province de Québec, l’employé canadien français, de quelque rang qu’il soit, ne soit nulle part obligé de gagner sa vie en anglais : forme insigne d’esclavage que nulle firme étrangère n’oserait imposer en quelque autre pays civilisé.» Le chanoine conclut : « Que ces simples réflexions […] soient prises au sérieux. Et il faudra peu de temps, ce me semble, pour établir dans le Québec un régime très proche de l’unilinguisme. À cette heure-là, une minorité qui a longtemps joui […] d’un régime de faveur, ne saurait nous en vouloir de nous accorder un régime propre à toute nation, dans le respect des droits de tous14. »

Ces lignes de Groulx datent de 1965, et dans l’évolution identitaire du Québec, la périodisation précise compte : 1965, ce n’est pas encore l’époque de la loi 63, de la loi 22, de la loi 101. Le Dr Laurin, en 1965, n’épousait pas encore les vues qu’on lui connaîtra par la suite. Et rappelons en terminant qu’un groulxiste indubitable, François-Albert Angers, sera, lui, un partisan déterminé de l’unilinguisme à l’époque de la crise de Saint-Léonard, dépassant nettement son mentor et dépassant aussi René Lévesque.

L’intervention de l’État

Qu’en est-il de la conception de l’État québécois comme d’un levier au service de la population, à utiliser sans peur de brusquer parfois la sacro-sainte entreprise privée ? René Lévesque fait-il ici figure de novateur qui bousculerait la pensée ronronnante de ses devanciers nationalistes ? Puisque plusieurs intervenants, cet après-midi, examineront la question de l’État et de l’étatisme chez Lévesque lui-même, je ne m’y attarderai pas. On peut se borner à indiquer que l’homme politique n’a jamais dédaigné d’utiliser cet outil, et même hardiment quand il l’estimait opportun, mais qu’il se gardait, en cette matière, de tout emballement. Qu’en est-il de la pensée de l’école de Groulx ?

On identifie encore trop souvent, par une lecture superficielle, le traditionalisme de l’École de Montréal à un conservatisme économique, au sens anglo-américain du terme, ce qui fut globalement le cas du régime Duplessis, authentiquement conservateur, mais pas celui des nationalistes groulxistes qui, jusqu’aux années 1960, avec quelques exceptions comme François-Albert Angers, ont plaidé pour une plus grande intervention de l’État québécois dans l’économie. Cette intervention est justifiée par le fait que l’État est la seule grande force matérielle qui puisse être mise au service des Canadiens français. Dès 1921, dans son article pour L’Action française sur « Le problème économique », Groulx est sans équivoque là dessus15. C’est une dominante de sa pensée jusqu’au soir de sa vie. Il a applaudi à la nationalisation finale des sociétés d’hydroélectricité, en 1962, et dans ses Mémoires il s’est plaint du trop court séjour de René Lévesque aux affaires économiques :

L’on a d’abord posé un geste d’audace : la reprise de nos eaux énergétiques. On a achevé, fortifié cette puissante institution qui s’appelle l’Hydro-Québec. Puis l’on a paru épuisé par le gigantesque effort. Par quelles infl uences secrètes, le ministre qui symbolisait la reprise de nos ressources naturelles a-t-il été envoyé au ministère de la Famille et du Bien-être social ? Car enfin, il y a encore la forêt à reprendre, les mines aussi à récupérer. Là-dessus, pas l’ombre d’une vraie politique […]16.

Il n’y a donc aucune brisure, quant au rôle de l’État québécois en économie, entre les conceptions de René Lévesque et celles de Groulx et de la majorité de son entourage. Dans le chapitre de ses mémoires portant sur la nationalisation, Lévesque rend d’ailleurs hommage nommément aux Philippe Hamel, Esdras Minville et Édouard Montpetit17.

Autres thèmes

Le temps ne me permet de consacrer que quelques instants à ces autres points de convergence qu’il conviendrait d’explorer entre les idées de Lévesque et parfois les actions de son gouvernement, d’une part, et les grands thèmes et credo du nationalisme traditionnel, d’autre part.

Il y aurait d’abord, chez René Lévesque, une réelle prudence coexistant avec une indéniable audace : un refus des abstractions emballantes mais dont on mesure mal les conséquences, une volonté d’accompagner le peuple, de s’assurer que telle ou telle mesure réponde vraiment à un besoin. En cela il rejoint une des sensibilités qui sont à la racine du traditionalisme ou du conservatisme à la manière d’Edmund Burke. « La vie », disait Léo-Paul Desrosiers, un proche disciple de Groulx, « c’est de l’idéologie tressée avec de la réalité18. » Ce souci du réel, chez Lévesque, avait le don parfois d’exaspérer ses proches, comme Denise Leblanc-Bantey qui se souvenait de « madame Tartempion de la rue Panet » dont le premier ministre se préoccupait sans cesse lorsque venait le temps d’examiner la loi 101, les lois sur l’assurance-automobile, sur le zonage agricole, etc.19.

Il y aurait aussi le bilan aigre-doux que dresse René Lévesque de la réforme scolaire des années 1960, réforme qu’il estime avoir été nécessaire parce qu’elle a permis un rattrapage quantitatif, mais dont les fruits sociaux et intellectuels le laissent sceptique. Ses mémoires comportent des passages sans aménité et qui évoquent les critiques que faisaient les traditionalistes vingt ans plus tôt au sujet du rapport Parent20 ; celui-ci par exemple :

Aujourd’hui, après tant d’années et de réformes et par conséquent de progrès, quand on voit ces amas de jeunes flancs-mous affalés dans tous les coins, potant et placotant, on ne peut se défendre d’un sentiment de malaise. Faire des enfants forts en les laissant ainsi à la traîne ?

Allons plus loin. Tout ce bag du moindre effort, la mode des «s’éduquant» qui persiste même après avoir sombré dans le ridicule, les leçons à ne pas savoir, les devoirs pour rire et les bulletins bidon, qu’est-ce d’autre que la lâcheté des adultes qui s’étale21 ?

Il y aurait, enfin, dans cet engouement de Lévesque pour la « concertation » – on pense au sommet de Pointe-au-Pic en 1977 –, une forme de néo-corporatisme rappelant les aspirations des traditionalistes des années 1930 et 1940, ainsi que l’a noté un observateur critique comme G.-Raymond Laliberté22.

Le 24 juin 1977, une plaque est dévoilée devant le 261, avenue Bloomfield à Outremont, ancienne résidence du chanoine, devenue le siège du Centre de recherche Lionel-Groulx. René Lévesque y prononce une allocution improvisée. Je cite un extrait d’un article paru dans Le Devoir du lendemain :

L’inscription de la plaque en lettres d’or sur fond noir se lit comme suit : Hommage à Lionel Groulx, prêtre et historien, 1878-1967. « Jusqu’à la fin de ma vie, j’aurai rêvé grand, désespérément grand pour mon pays et pour les hommes, mes frères, qui l’habitent. » Reprenant le début de cette phrase quasi mystique, René Lévesque, qui s’est identifié comme l’un de ceux qui « suivait » le chanoine au cours de ses jeunes années, a loué l’oeuvre de l’Institut d’histoire de l’Amérique française
[…]. Qualifiant l’historien « d’éveilleur national » et de « clairon vivant », qui a vécu dans une société où « les épines dorsales se présentaient plus souvent en accent circonflexe qu’autrement », le chanoine Groulx a laissé une contribution majeure à la nation, a précisé le premier ministre, celle d’avoir rénové l’une des sciences dont « on a le plus besoin », l’histoire23.

L’année suivante, exprimant sa « profonde gratitude », Lévesque parlait de Groulx comme « de ce Québécois dont la victoire principale fut de redonner assez de fierté à assez de Québécois pour qu’on doive le tenir pour l’un des principaux semeurs de la moisson d’avenir qui lève aujourd’hui au Québec24 ».

Il est indéniable que, depuis la mort de René Lévesque, la trajectoire du souverainisme et du nationalisme québécois s’est éloignée sans cesse davantage du traditionalisme. Mais il faut se garder de confondre les héritiers avec leur fondateur dont ils invoquent pourtant constamment la mémoire. Lévesque, lui, savait qu’il avait eu des prédécesseurs dans l’action et la pensée nationales ; il a fait un tri dans ce qu’ils avaient imaginé et réalisé, mais de ce tri il a conservé bien davantage que ce que l’on imagine communément. Des recherches plus poussées confirmeront peut-être l’intuition que René Lévesque aura agi avec l’héritage de Lionel Groulx de la même manière que ce dernier s’était comporté avec l’héritage de son premier maître, Henri Bourassa : en imprimant résolument un tournant, mais en veillant à ménager la large part qui lui paraissait toujours juste et féconde et, bien loin de renier son devancier, en témoignant sans faux-fuyant de sa dette à son endroit.

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* Xavier Gélinas est, depuis 2002, conservateur en histoire politique au Musée canadien des civilisations, à Gatineau. Il est également codirecteur de Mens. Revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française.

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1. Gil Courtemanche, « La grande illusion », Le Devoir, 10-11 mars 2007, p. A-6.

2. Peter Desbarats, René : A Canadian in Search of a Country, Toronto, McClelland and Stewart, 1976, p. 90. Ma traduction. Texte original : « On rare occasions, when he has been interviewed about his early years, he has paid tribute in passing to the infl uence that Groulx exerted on Lévesque’s generation of students. Little more than that. None of Groulx’s ideas or writings fi nd their way into Lévesque’s speeches. It is almost as if, as far as Lévesque is concerned, the thousands of books and pamphlets that have been produced by Quebec nationalists over the years had never been written. »

3. Robert Comeau et Mathieu Bock-Côté, « Le rapport Tremblay et l’institutionnalisation du politique dans une perspective nationaliste au Québec », Bulletin d’histoire politique, vol. 16, no 1, automne 2007, p. 124.

4. Voir Diane Lamoureux, « Entre modernité et tradition ou la valse-hésitation d’un machisme rétro », dans Yves Bélanger et Michel Lévesque (dir.), René Lévesque. L’homme, la nation, la démocratie, Sillery, Presses de l’Université du Québec, 1992, p. 243, qui cite une entrevue de Lévesque dans Le Québécois, novembre 1974.

5. Reproduite dans René Lévesque, La passion du Québec, Montréal, Québec/Amérique, 1978, p. 12-13.

6. Lettre de Lionel Groulx à Raymond Barbeau, le 4 janvier 1962, CRLG, Fonds Lionel-Groulx, P1/A, 154, reproduite dans « Quelques lettres révélatrices de Lionel Groulx (1936-1967) », Les Cahiers d’histoire du Québec au XXe siècle, no 8, automne 1997, p. 173 et 174. Cette lettre sera reproduite peu après dans la revue Laurentie dirigée par Barbeau.

7. Lionel Groulx, « Message du chanoine Groulx », Assises préliminaires des États généraux du Canada français, Montréal, novembre 1966, reproduit dans Andrée Ferretti et Gaston Miron, Les grands textes indépendantistes, vol. 1, 17741992, 2e éd., Montréal, Typo, 2004, p. 206.

8. Traduction française offi cielle reproduite dans Le Devoir, 31 mars 1980, p. 13, puis dans René Lévesque, Textes et entrevues 19601987, textes colligés par Michel Lévesque en collaboration avec Rachel Casaubon, Sillery, Presses de l’Université du Québec, 1991, p. 268.

9. René Lévesque, Option Québec, Montréal, Éditions de l’Homme, 1968, p. 19 et 20. Option Québec fourmille de passages à résonance groulxienne.

10. Voir Michel Bock, Quand la nation débordait les frontières. Les minorités françaises dans la pensée de Lionel Groulx, Montréal, Hurtubise HMH, 2004.

11. Lionel Groulx, « L’histoire, gardienne des traditions vivantes », conférence au deuxième Congrès de la langue française, Québec, juin 1937.

12. Lionel Groulx, Pour bâtir, Montréal, L’Action nationale, 1953, p. 100.

13. Voir Jean-Claude Picard, Camille Laurin. L’homme debout, Montréal, Boréal, 2003.

14. Lettre de Lionel Groulx à Yvon Groulx, président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, le 5 novembre 1965, CRLG, Fonds Lionel-Groulx, P1/A, 1670, reproduite dans « Quelques lettres révélatrices de Lionel Groulx (1936-1967) », loc. cit., p. 176-177. En italique dans le texte.

15. Voir l’analyse de Pascale Ryan, Penser la nation. La Ligue d’action nationale 19171960, Montréal, Leméac, 2006, p. 51-53.

16. Lionel Groulx, Mes mémoires, tome IV, Montréal, Fides, 1974, p. 357. Voir aussi la lettre de Groulx à Jean-Marc Léger, 17 avril 1967, CRLG, Fonds Lionel-Groulx, P1/A, 2277, citée dans « Quelques lettres révélatrices de Lionel Groulx (1936-1967) », loc. cit., p. 178.

17. René Lévesque, Attendez que je me rappelle, Montréal, Québec Amérique, 1986, p. 242.

18. Léo-Paul Desrosiers, « Le climat hystérique autour des grèves », Nation nouvelle, no 2, mai 1959, p. 135.

19. Denise Leblanc-Bantey, « René Lévesque : réformateur malgré lui ? », dans Yves Bélanger et Michel Lévesque, op. cit., p. 231.

20. Voir Xavier Gélinas, La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, Québec, Presses de l’Université Laval, 2007, p. 361-377.

21. René Lévesque, Attendez que je me rappelle, op. cit., p. 83. Voir aussi p. 84, 91-92.

22. Voir, entre autres, G.-Raymond Laliberté, Une société secrète : l’Ordre de Jacques-Cartier, Montréal, Hurtubise HMH, 1983, p. 364-367.

23. Angèle Dagenais, « Lionel Groulx. Cet « éveilleur national » », Le Devoir,25 juin 1977. Mes vifs remerciements pour ce texte à M. François Dumas, responsable de la référence au Centre de recherche Lionel-Groulx.

24. René Lévesque, « Patriotisme pratique et éclairé », dans Maurice Filion (dir.), Hommage à Lionel Groulx, Montréal, Leméac, 1978, p. 148.

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