Avec les Canadiens en Corée. « Le Petit Journal » met de la joie dans le no-man’s land


Article de René Lévesque paru dans l’hebdomadaire montréalais Le Petit Journal, le 16 septembre 1951, p. 62. (source: BAnQ)


C’était un numéro de fin juillet. Un numéro lamentable, tout froissé, déchiré, taché de boue. Je l’ai découvert chez les gars du «22», dans une tente dressée à l’entrée du non-man’s land, à quatre ou cinq milles des lignes communistes.

Ils étaient là, une demi-douzaine de soldats de la compagnie A, qui traitaient ces pauvres feuilles fragiles avec d’infinies précautions. Ils se les passaient de main en main; après avoir contemplé avec attendrissement jusqu’à la moindre photo, après avoir déchiffré sans en perdre un mot chacune de ces colonnes où les nouvelles, pourtant, étaient déjà vieilles de plusieurs semaines.

Pas un mot. Silence recueilli, religieux. Seul, le froissement des pages qu’on replie, comme celui des missels à l’église.

Je vous jure que je n’exagère rien. Cet exemplaire du Petit Journal, – la première feuille de chez nous que j’aie vue en Corée, – cet exemplaire souillé, que vous autres à Montréal vous aviez lu et oublié depuis longtemps, était ici quelque chose de sacré. Je ne vous dirai pas qu’il valait son pesant d’or: l’argent n’a guère d’importance dans ce pays désolé où il n’y a ni villes accessibles, ni magasins, ni distraction d’aucune sorte. Un instant, le journal de chez nous a rempli tout ce vide. Ses titres, ses photos, ses pages d’annonces vous évoquent la terre promise, le joyeux vacarme du lointain Montréal.

« J’ai montré ca à un de nos gooks, me dit un sergent de la Côte-Nord, en brandissant son morceau de journal (Gook, c’est le nom – parfois haineux, parfois affectueux, tout dépend du ton – que les soldats blancs donnent aux Coréens)… J’ai essayé de lui expliquer en jargon ce que c’était Montréal, les femmes bien habillées, les théâtres, les restaurants, le Forum, le stade des Royaux… Il ne voulait pas croire que c’était possible, une vie pareille, dans le monde d’aujourd’hui! Moi aussi, d’ailleurs, y a des fois que je n’y crois plus!»

Attention, Survivance Française!

«Y a des fois, nous autres, les Canadiens français de la brigade spéciale, c’est un fait qu’on a l’impression d’être des orphelins », m’a déclaré un peu plus tard un Montréalais, le lieutenant Roger Halley, dont la famille demeure sur le boulevard St-Joseph.

Le lieutenant Halley, à 34 ans, est un vieux de la vieille. Il a servi dans la réserve, de 1932 à 41: dans l’armée « active », de 41 à 44. Le 17 août 1950, il a été le premier officier à s’enrôler à Montréal dans la brigade spéciale. En arrivant en Corée, au début de mai, avec ses camarades du « 22 », on l’a promu officier du bien-être (ce titre barbare est la traduction littérale de l’expression Welfare Officer) – autrement dit, jusqu’à ces toutes dernières semaines, c’est lui qui était chargé du confort et du moral des hommes. Il m’a parlé franchement, brutalement, de cette tâche impossible.

« On ne peut pas faire quelque chose avec rien. Prenez par exemple le problème de la lecture. Les Anglais des autres unités peuvent se servir chez les Américains: ils ont des magazines, des journaux militaires, comme le Stars and Stripes. Nous autres, on n’a rien. Par-ci par-là, dans le courrier (qui prend des semaines à arriver), on trouve un vieux journal de Québec ou de Montréal. On saute dessus, on se l’arrache. Mais il n’y a aucun service organisé, rien de régulier. Évidemment, les gens de chez nous ne peuvent pas savoir ce que ça représente pour nous, des nouvelles du pays, des nouvelles en français! Ici, tout est en anglais: les ordres se donnent en anglais, les communications se font en anglais, autour de nous, dans cette armée internationale de l’ONU dont nous faisons parties, la seule langue de travail est l’anglais. Et par-dessus le marché, quand les gars cherchent de la lecture, tout ce qu’ils trouvent ordinairement, c’est des vieux ‘comics’ américains ou bien des ‘pocket books’ abandonnés! Il ne faudra pas se surprendre si l’on trouve parmi nous, quand on reviendra, des bons Canayens qui cassent leur français!»

Zone de repos

Et Roger Halley me parle du plus mortel des ennemis qu’on rencontre en Corée: l’ennui.

Inutile de me faire un dessin. Je n’ai qu’à ouvrir les yeux, qu’à partager un peu avec les hommes leur misérable existence coréenne. Au lendemain d’une épuisante patrouille, le « 22 » est installé en ce moment dans une zone de repos – en langage militaire, ça s’appelle Rest Area. En Europe, durant l’autre guerre, ç’aurait été à quelques milles derrière les lignes une ville ou un village relativement intact, avec quelques cafés, etc.

Mais ici…La zone de repos, c’est un vaste champ détrempé. A l’arrière-plan, les éternelles montagnes nues, d’où l’on arrive et où il faudra retourner dans quelques jours. A perte de vue, pas une maison, sauf quelques bicoques coréennes, avec leurs toits de chaume, leurs murs croulants, leur crasse, inhabitable. Il pleut, et les étroits chemins se transforment en bourbiers, des ruisseaux vaseux se promènent à travers le camp, l’eau pénètre dans les tentes, pourrit les couvertures et les vêtements. On mange mouillé, on dort mouillé. Tout le monde tousse. La pluie cesse, le terrible soleil de Corée plombe pendant quelques heures, et déjà, la poussière épaisse, irrespirable, s’élève de nouveau en gros nuages bruns. Tout le monde tousse de plus belle. Pas un civil abordable: c’est un pays de misère atroce, un pays hostile aussi, où la robe blanche du paysan peut toujours camoufler un soldat ennemi.

Zone de repos… Et les gars vous disent en grognant, entre deux quintes de toux:

« Repos, my eye! C’est plus fatiguant que l’action. J’aime mieux me battre, moi. Au moins, quand on se bat, on n’a pas le temps de s’embêter!»

René Lévesque

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