Avec les Canadiens en Corée. Sur l’Imjin, rien de neuf


Article de René Lévesque paru dans l’hebdomadaire montréalais Le Petit Journal, le 9 septembre 1951.


Les premiers uniformes canadiens se sont détachés petit à petit du rouge de la montagne, où ils se confondaient de loin avec les broussailles et la maigre végétation.

Il y avait trois heures que nous roulions et marchions pour les rattraper. Une heure et demie de jeep sur les routes effroyablement cahoteuses (il faut le sentir pour le croire!) de la campagne coréenne. Voici l’Imjin, modeste cours d’eau que la saison des pluies a grossi, promu au rang de fleuve. Son eau boueuse transporte encore des cadavres. C’est ici, l’autre mois, que le fameux bataillon anglais des Gloucestershire a perdu 900 hommes, après avoir fauché pendant des heures dans les marées d’assaut communistes. Mai tenant, l’Imjin est la frontière de ce secteur. De ce côté-ci, c’est nous. De l’autre, ce n’est d’abord personne : deux milles de plaines marécageuses constituent le no-man’s land. Plus loin, c’est l’ennemi. Hir, les hommes du régiment Royal Canadien se sont enfoncés dans cet inconnu rébarbatif. Opération de patrouille. Routine.

Solitude

Nous passons l’Imjin sur un bac de fortune. Et puis, encore une heure et demie de marche, cette fois. Soudain, notre guide, un lieutenant du R.C.R. se jette dans un sentier qui part capricieusement à travers un marécage où pousse une herbe gigantesque. Nous débouchons dans un rizière : on perd pied, se retrouve le nez dans l’eau. Juron. Pas âme qui vive.

Peu à peu, le terrain s’élève. D’épais fourrés, immobiles, bordent le sentier. Toujours personne. Devant nous se dresse soudain une montagne qui paraît verticale. Nous grimpons interminablement, tête basse, les jambes lourdes, suant à grosses gouttes.

Enfin. Trois cents pieds plus faut, les uniformes de chez nous. Chemises largement ouvertes; des torses nus,, bronzés ou rouge tomate. Une voix qui parle français pour me faire plaisir. Mais avec un accent. Le R.C.R. est une unité majoritairement anglaise. Il y a des Canadiens français, me dit-on, mais ils sont avec la patrouille, loin en avant.

«Allez en haut, conseille une voie narquoise, si vous voulez savoir ce qui se passe. La firm base est juste au sommet.»
Et nous marchons encore deux cents pieds. Ici, ce sont quelques trous profonds, reliés par des bouts de tranchées. Une grosse toile verdâtre fait un toit au plus vaste de ces trous, du fond duquel une voix calme monte, débitant des propos bizarres :

«Allo. Love…One…Five…Pass your message. Over.»

La voix stoppe. On perçoit un murmure lointain, au milieu d’un grésillement de sans-fil. Puis, la voix reprend, brève :

«Roger and out.»

Une tête émerge du trou. Un grand gaillard. Il s’appelle le major Medland!, il commande la compagnie en soutien qui occupe cette firm base, c’est-à-dire le point d’appui de la patrouille qui protège les arrières et sur lequel on se repliera une fois l’opération terminée.

«Rien pour l’instant, nous dit-il, quand nous lui demandons ce qui se passe. Mais pour être tout à fait au courant, vous n’avez qu’à vous rendre au Tac. C’est à côté.»

Il indique du doigt un deuxième sommet, en avant, qu’une arête aiguë rattache à celui-ci. C’est tout près. On a l’impression qu’on pourrait toucher de la main, mais en réalité, c’est une longue descente et une escalade encore plus longue sur l’arête étroite.

Nostalgie

Tac, c’est le quartier général tactique, une demi-douzaine d’appareils radiophoniques. Au centre, trapu, le teint clair, le major Lithgow est penché sur une carte.

«Aucun contact depuis hier soir, nous déclare-t-il en phrases courtes qui accompagnent son doigt sur la carte. Nous avons une unité ici, une autre ici…»

Le doigt s’arrête sur un point noir, près duquel je lis avec stupeur, plus loin : MONTRÉAL!

«Oui, dit-il en souriant, nous baptisons ainsi nos objectifs. Ça les rend plus sympathiques. En ce moment, c’est le major Hill qui commande à Montréal. Un Montréalais! Il va passer la nuit chez lui, car nous allons plier bagage dans quelques minutes, à la nuit tombante, et les patrouilleurs vont dormir sur leurs positions jusqu’au petit matin. Demain, on doit avancer encore. Jusqu’ici.»

Le doigt se pose sur un autre point noir, beaucoup plus loin.

«En tout, nous aurons alors patrouillé jusqu’à 7 000 yards de l’Imjin. Il faut absolument que le contact s’établisse demain.»

Sous la lune

Et la nuit se passe à flanc de montagne. Des sentinelles au sommet. D’autre tout autour. Au loin, en bas, l’Imjin se déroule sous la pleine lune comme un serpent argenté. Enroulé dans mon «poncho», (l’imperméable grand comme une tente dont personne ne se sépare en Corée), j’essaie de dormir. J’entends la voix monotone de l’opérateur, au fonds de son trou… Ici, près de «Toronto», on entend au loin des clairons ennemis… Aux portes de «Montréal», une patrouille chinoise s’est heurtée à des guetteurs canadiens. Résultat : un Chinois mort, qu’il est impossible d’identifier, mais qui a les poches pleines de monnaie militaire ennemie. De brèves lumières brillent ça et là, autour de nous, en arrière dans les marais : communistes en maraude… Près de moi, un colonel indien ronfle comme une toupie. Il s’appelle Chaudry. Il est venu observer d’un peu près la guerre de montagnes à la coréenne. Qu’en pense-t-il?

Enfin, l’ennemi

À cinq heures trente, je m’éveille en sursaut… À heures Tac est de retour sur la montagne voisine. J’apprends que l’unité du major Hill, partie au jour levant de «Montréal», a établi le contact avec des éléments ennemis. On entend des explosions sourdes loin devant. Une fumée blanche monte dans le ciel flambant. Les gars de «Toronto» sont encadrés quelques instants par les mortiers communistes. Le major Lithgow court placidement d’un appareil à l’autre. Notre artillerie donne en avant de «Toronto», les tanks de l’autre côté de l’Imjin appuient les «Montréalais». Les obus sifflent à quelques pieds au-dessus de nos têtes, puis s’éloignent en grondant comme des camions. On ne s’entend plus parler. Un jeune lieutenant qui reçoit les appels crie tout à coup

«Nous avons deux prisonniers». Une pause. Il écoute.

«L’un est mourant et l’autre ne vaut pas cher!» ajoute-t-il d’une voix dégoutée. Cinq minutes après, tous deux étaient morts.

Mon appareil d’enregistrement ne fonctionne plus et je repars vers l’Imjin à ce moment là en compagnie du colonel indien.

Une demi-heure après, pataugeant dans le marécage désert, nous avons vu l’hélicoptère passer avec son vrombissement de vieux tacot. Les blessés, au nombre de quatre, se sont retrouvés dans une ambulance, loin derrière l’Imjin, bien avant que nous n’ayons atteint nous-mêmes le bord de la rivière.

Dans l’après-midi, le R.C.R. s’est replié tranquillement, sa patrouille est terminée.

Voilà ce que les communiqués racontent depuis des semaines en quelques lignes, toujours les mêmes : «Des patrouilles des Nations-Unies ont fait des sondages sur le front central. Ayant rencontré une légère résistance…»

René Lévesque

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