Option Québec – Chapitre 2 : L’accélération de l’histoire

Par René Lévesque

Mais d’autre part, seuls des aveugles ne verraient pas que les conditions dans lesquelles cette personnalité doit s’affirmer se sont transformées de notre vivant, sous nos yeux, à un rythme extrêmement rapide et qui continue à s’accélérer.

Notre société traditionnelle, celle où nos parents vécurent dans la sécurité d’un milieu assez bien refermé sur lui-même pour être rassurant, celle où bon nombre d’entre nous eurent une jeunesse qu’on croyait encore pouvoir abriter avec soin, elle achève de se métamorphoser.

Nous sommes aujourd’hui, pour la plupart, citadins, employés, locataires. Les cloisons de la paroisse, du village ou du rang ont volé en éclats. L’auto et l’avion nous font “sortir” comme jamais on ne l’aurait imaginé, il y a à peine trente ans. La radio et le cinéma, puis la télévision, nous ont ouvert des fenêtres sur tout ce qui se passe à travers le monde: les événements, et aussi les idées, les sursauts et les entreprises de l’humanité tout entière font irruption jour après jour dans nos foyers.

L’âge de l’unanimité automatique s’est forcément envolé. Les vieux garde-fous servent de moins en moins à protéger et baliser nos existences. Les patiences et les résignations qu’on nous prêchait naguère avec tant d’efficacité ne trouvent plus d’autre écho que le scepticisme ou l’indifférence, quand ce n’est pas la révolte.

A notre échelle, c’est notre part d’un phénomène universel que nous vivons. Dans cette brusque accélération de l’histoire, dont les facteurs principaux sont le développement sans précédent de la science et de la technologie ainsi que des activités économiques, se trouvent des promesses aussi bien que des menaces sans commune mesure avec rien de ce que le monde avait vécu auparavant.

Les promesses sont celles – si les hommes le veulent ainsi – d’une abondance, d’une liberté et d’une fraternité, bref d’une civilisation qui atteindrait des sommets que même les utopistes les plus généreux n’auraient pas osé concevoir.

Les menaces sont celles – si les hommes ne savent pas les enrayer – de l’insécurité et de l’asservissement, de l’inhumanité des systèmes et de conflits qui, entre les peuples, pourraient aller jusqu’à l’anéantissement.

Dans notre petit coin à nous, nous faisons déjà notre modeste expérience des menaces aussi bien que des promesses de cette époque.

Bilans et fragilités

Ce sont les premières qui sont surtout frappantes. Dans un monde où la seule loi stable est en train de devenir dans une foule de domaines celle du change ment perpétuel, où nos vieilles sécurités s’écroulent l’une après l’autre, nous nous trouvons emportés bon gré mal gré par des courants irrésistibles. Nous ne sommes pas sûrs du tout de pouvoir y surnager. Car ce rythme affolant nous force à percevoir, comme jamais auparavant, nos faiblesses, nos retards, notre terrible fragilité collective.

Interminablement, avec une insistance qui tient du masochisme, nous faisons et nous refaisons le tableau de nos insuffisances. Nous avons trop longtemps dédaigné l’éducation. Nous manquons de savants, d’administrateurs, de techniciens qualifiés. Nous sommes, économiquement, des colonisés dont les trois repas par jour dépendent trop souvent de l’initiative et du bon vouloir de patrons étrangers. Avouons aussi que nous sommes loin d’être les plus avancés dans le domaine social, celui où s’évalue le mieux la qualité d’une communauté humaine. Nous avons laissé très longtemps notre administration publique croupir dans l’incurie et la corruption, et notre vie politique entre les mains de hâbleurs et de “rois nègres”.

Nous sommes bien forcés de constater que notre société a des maladies graves, dangereusement enracinées et qu’il est absolument nécessaire de guérir si nous voulons encore survivre.

Car une société humaine qui se sent malade et inférieure, et qui n’arrive pas à s’en tirer, en vient tôt ou tard à ne plus s’accepter elle-même. Pour un petit peuple comme le nôtre, sa situation minoritaire sur un continent anglo-saxon crée déjà une tentation permanente de ce refus de soi-même, qui a les attraits d’une pente facile, au bas de laquelle se trouverait la noyade confortable dans le grand tout.

Nous comptons assez de déprimés et de démissionnaires pour savoir que ce danger existe.

C’est d’ailleurs le seul, au fond, qui puisse nous être mortel – puisqu’il réside en nous-mêmes.

Et si jamais nous devions, lamentablement, abandonner cette personnalité qui nous fait ce que nous sommes, ce n’est pas “les autres” qu’il faudrait en blâmer, mais notre propre impuissance et le découragement qui s’ensuivrait.

La seule façon de dissiper ce danger, c’est d’affronter cette époque exigeante et galopante, et de l’amener à nous prendre tels que nous sommes. D’arriver à nous y faire une place convenable à notre taille, dans notre langue, afin de nous y sentir des égaux et non des inférieurs. Cela veut dire qu’on doit pouvoir, chez nous, gagner sa vie et faire carrière en français. Cela veut dire aussi que nous devons bâtir une société qui, tout en restant à notre image, soit aussi progressive, aussi efficace, aussi “civilisée” que toutes les autres. (Il y a justement d’autres petits peuples qui nous montrent la voie, en nous prouvant que la grosseur maximum n’est pas du tout synonyme d’avancement maximum pour les sociétés humaines).

Pour parler familièrement, il faut que nous nous donnions des motifs suffisants d’être non seulement sûrs mais assez fiers de nous-mêmes.

Tiré de : René Lévesque, Option Québec, Montréal, Éditions de l’Homme, 1968, 175 pages

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