Préface de Vivre le Québec libre : les secrets de de Gaulle (1978)


«Préface» signée René Lévesque dans Pierre-Louis Mallen, Vivre le Québec libre : les secrets de de Gaulle, Montréal : Presses de la Cité-Plon, 1978, p. 7-10.


Le premier jour où je vis Pierre-Louis Mallen, en 1963, je sentis que ce Français qui nous arrivait allait comprendre le pays. Comme il devait l’écrire, plus tard, il avait « les yeux ouverts et le cœur aussi ».

Ce fut pour lui un coup de foudre — mais la raison n’en était pas absente. Il saisit que le Québec n’était pas seulement la Nouvelle-France ni seule­ment l’Amérique, mais un peuple à la fois fidèle et novateur qui se réveillait et voulait s’affirmer, un pays qui cherchait à s’organiser et qui, d’abord, voulait être.

C’est pourquoi, un jour, je lui dis : « Vous savez, vous, l’importance de ce qui se passe ici. Mais on ne comprend pas cela en France. Expliquez-le à vos compatriotes; soyez notre interprète auprès d’eux. »

Il le fit avec passion, avec obstination; avec courage aussi, car le « vieux pays », en ce temps-là, était encore plutôt indifférent à nos efforts et Mallen, en portant témoignage en notre faveur, se singu­larisait dangereusement.

Cette action que, pendant des années, il mena — et pas seulement sur le plan du journalisme — prit une particulière ampleur lors de l’historique voyage du général de Gaulle dont les conséquences hautement bénéfiques furent si grandes et n’ont pas fini d’avoir d’heureux développements.

Le rôle que Pierre-Louis Mallen joua dans ces circonstances est certain. On en jugera en lisant son récit.

Depuis que l’évolution de sa carrière l’obligea à rentrer en France après six années intenses passées chez nous, il ne cessa de penser au Québec et de travailler pour notre pays. Il le fit avec autant de foi et d’enthousiasme que de discrétion, sachant, mieux que personne, que le destin du Québec ne saurait être forgé par ses amis, même les plus purs et les plus fraternels, mais par les Québécois eux-mêmes.

Cette entreprise généreuse, il la couronne aujour­d’hui en publiant ce livre.

Les Français y trouveront un témoignage, pro­fondément authentique, à la fois chaleureusement personnel et minutieusement objectif, sur toutes les réalités, sur la réalité du Québec. Qu’ils fassent, en le lisant, l’évolution psychologique, je dirai spiri­tuelle, que l’auteur connut lui-même en vivant les événements qu’il rapporte, voilà ce que nous souhai­tons.

Les Québécois apprendront beaucoup aussi. Tant de choses, et si capitales, se sont passées chez nous depuis quinze ans, que nous sommes excusables de les avoir parfois oubliées et de les mélanger sou­vent, perdant de vue ce qui importe — un détail peut-être, mais décisif. En des pages précises, ardentes, convaincantes, Mallen remet tout en place. Dans la perspective qu’il rétablit, tout s’enchaîne, tout se comprend. Le destin nécessaire, inéluctable du Québec apparaît. Sa vision claire a de quoi enthou­siasmer et, s’il le fallait, elle nous rappellerait notre devoir.

Sur un point particulier, un point capital et combien controversé, le témoignage et l’analyse de Mallen sont irremplaçables. Charles de Gaulle est mort sans avoir eu le temps d’écrire cette partie de ses mémoires où auraient été racontés et expliqués son geste, sa geste du 24 juillet 1967. Pourquoi, comment de Gaulle a-t-il crié « Vive le Québec libre! » ? Rappelons-nous notre stupeur accompa­gnée d’une brusque et ardente chaleur montant du fond de notre cœur… Que de commentaires, que de tentatives — parfois malveillantes — d’explication a provoqués ce cri qui n’a pas fini de retentir !… Témoin privilégié de ce moment d’Histoire et aussi de tout ce qui le précéda et de tout ce qui l’accom­pagna, Pierre-Louis Mallen démonte toute l’affaire. Après l’avoir lu, personne ne pourra plus se deman­der ce qui motiva le président de la République, per­sonne ne se laissera plus enfermer dans le faux dilemme : De Gaulle a-t-il agi par machiavélisme ou par entraînement? Ce qui était en passe de devenir une énigme historique apparaît désormais comme un maillon nécessaire, logiquement à sa place dans la vie d’un grand homme et dans celle d’une nation.

Aux Français, je dirai : « Lisez ce livre. Et comprenez le Québec comme Mallen l’a compris. » Et aux Québécois : « Lisez ce livre. Et comprenez comment un ami lucide vous voit, vous juge et comprend votre destin. »

René LÉVESQUE
Premier ministre du Québec.

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