Tokio-Express. Premier contact avec Tokio


Article de René Lévesque paru dans l’hebdomadaire montréalais Le Petit Journal, le 2 septembre 1951, p. 47. (source: BAnQ)


J’ai vu Tokio pour la première fois un soir, de la jeep qui me conduisait de l’aéroport d’Haneda (qui est le Dorval japonais, contrôlé par l’aviation américaine) à l’hôtel Marunouchi. Longue course de plus de trois quart d’heure à travers des quartiers grouillants. Cette ville est immense. J’ai appris par la suite qu’elle s’étalait sur plus de 200 milles carrés et comptait plus de cinq millions d’habitants.

Tokio, USA

En quittant l’aéroport, la voiture a éclairé un instant de ses phares un grand écriteau rouge sur le bord de la route. « Drink Coca-Cola!» Parole d’honneur… Après six ans d’occupation, d’ailleurs, la griffe yankee est partout visible, triomphante. Dans les innombrables boutiques qui transforment des rues entières en autant de bazars, j’ai vu, fièrement installés au sommet des étalages, les tablettes de chocolat Hershey, le savon Palmolive; sous le comptoir, par le canal du marché noir, arrivent les cigarettes. Tout cela, bien entendu, à des prix fous. (Fous, pour la bourse japonaise: le salaire d’un bon ouvrier est ici d’environ 8,000 yen par mois – 22 dollars!)

L’anglais est la langue seconde. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil sur les stands de journaux à tous les carrefours et sur les minuscules librairies qu’on trouve jusque dans les plus misérables recoins – car au Japon, où l’école primaire est absolument obligatoire, il n’est personne qui ne sache au moins lire et écrire couramment. Les seuls journaux que j’y aie vus imprimés autrement qu’en bâtonnets verticaux sont le Nippon Times et le Mainichi, tous deux anglais. J’ai admiré aussi une foule de magazines d’articles de sport, dont la couverture porte invariablement la photo de quelque champion frappeur japonais, le bâton sur l’épaule, s’apprêtant à cogner un coup de circuit. Le baseball est en effet aussi populaire au Japon qu’aux États-Unis, et j’ai vu des équipes de quartier se disputer de furieuses parties à l’ombre même des murs de pierre qui entourent, au centre de Tokio, le palais et les vastes jardins où se promène, trône et songe mystérieusement l’insignifiant petit homme à lunettes qui est toujours l’empereur du pays du soleil levant…

Ajoutons, le contraire serait surprenant, qu’il existe, et fourrée partout, une édition japonaise du Reader’s Digest! Soit dit en passant, le magazine, comme toute publication japonaise, se lit de la fin au début, à reculons, et les caractères sont disposés en étroites colonnes qu’on parcourt du haut en bas. Dès le premier jour, je suis resté tout ébahi en voyant le garçon d’ascenseur, au Marunouchi, qui ouvrait, apparemment à la dernière page, un gros bouquin devant lequel sa figure oscillait lentement, sans arrêt, comme pour un «oui» perpétuel!

Tokio, Asie

Ce garçon d’ascenseur, et les nombreux chasseurs, cuisiniers et barmen, les nombreuses femmes de chambre et serveuses qui constituent le personnel du Marunouchi, m’ont démontré en quelques jours que le Japon est en réalité l’un des pays les plus compliqués du monde. Extérieurement, Tokio s’efforce de ressembler le plus possible à quelque « big town » d’Amérique: le Japonais a la manie bien connue de singer et d’adapter tout ce qu’il voit au dehors, et de leur côté nos amis les Yanks ont a rage non moins dévorante d’imposer à la planète entière, avec les meilleurs intentions du monde, le trésor de l’«American Way of Life». Pendant les six années d’occupation, ces deux idées fixes se sont mariées et, à première vue, l’union est harmonieuse, incroyablement productive de néons fulgurants, d’avenues lettrées, de rues numérotées, d’hommes en effroyables «sport-shirts» bariolées et de filles à chewing-gum. L’Américain est fier de son élève et, proclame victorieusement: « Ces boys-là sont avec nous maintenant. Ils savent tout ce que nous avons fait pour eux. Ils nous en remercient.»

Et le fait est que le Japonais, toujours souriant, toujours saluant, remercie. Mais au fond, que pense-t-il vraiment? Il n’est pas de peuple plus indéchiffrable. Sourire et saluts font parties d’un code d’étiquette bien rigide, vieux comme le monde, qui dissimule admirablement les soucis, la colère, la haine, l’amour, ce qu’on pense aussi bien que ce qu’on sent. Pendant dix jours, j’ai croisé dans les couloirs de l’hôtel ces jeunes gens et ces jeunes filles qui veillent silencieusement, avec une promptitude et une patience miraculeuses, au service du conquérant, qui endurent ses caprices, ses extravagances et même ses grossièretés, sans jamais l’ombre d’une grimace ou d’un mouvement d’impatience. Qu’y a-t-il derrière cette façade? derrière cette courtoisie proprement inhumaine, qui serait abjecte si l’on ne sentait qu’elle est traditionnelle et comme innée chez ces gens?

«Je connais le Japon depuis 29 ans, m’a dit le frère Conrad, un missionnaire franciscain qui navigue plus facilement aujourd’hui dans les rues sinueuses de Tokio que dans celles (pas plus droites) de son Québec natal. Mais je ne connais pas vraiment les Japonais. Non, je ne peux pas dire que je sois capable de lire quoi que ce soit dans leur esprit, sauf quand ils veulent bien s’ouvrir devant moi. Ce qui est d’ailleurs extrêmement rare.»

«Etc.» de Tokio

Je croirais volontiers que le Japonais est l’être le plus propre du monde: ces intérieurs où les enfants pullulent, grands comme des mouchoirs de poche, on y voit des parquets luisants, pas une poussière. Je n’ai jamais vu tant de lavages à grande eau, de balayages ou d’époussetages qu’à Tokio… La langue japonaise, après dix jours, garde évidemment son mystère; mais parmi les quelques mots que j’ai appris de cette langue que j’imaginais de loin barbare et rocailleuse, se trouvent uen foule de son superbement mélodieux. « Merci beaucoup», par exemple, se chante en ces termes: Dômo-arigato, et «au revoir»: sayô-nara. La Japonaise (sans parti pris) semble infiniment plus futée, plus vive et, ô inutile précision! plus attrayante que son homme. Je me suis laissé dire, par des vétérans d’extrême Orient, que ce pays, hier encore féodal et où la femme était officiellement quantité négligeable, était en réalité mené par le bout du nez par son peuple de jupons (ou plutôt de kimonos). Comme quoi le Japon n’est pas si exceptionnel qu’on pense… Le kimono, à propos, est en danger de mort: les dames japonaises n’ont pas encore réglé un débat très vif qui s’est engagé ces dernières années: costume occidental – vs – costume traditionnel. Un coup d’œil sur la foule de Tokio suffit à démontrer que la tradition n’attend pas le verdict des juges pour s’en aller… La «geisha» légendaire, la vraie (hôtesse professionnelle, gracieuse, cultivée), a disparu. Les goûts assez peu raffinés des soldats d’occupation l’ont, ou bien apeurée, ou bien transformée en professionnelle tout court. Les rares geishas authentiques qui restent sont, parait-il, jalousement gardées par leurs «propriétaires» (car un tel phénix représente, en soins et en entrainement, un gros placement!)… L’hôtel Marunouchi, à propos, est le centre d’accueil du Commonwealth à Tokio: l’Angleterre, le Canada, l’Inde, l’Australie, l’Afrique du Sud s’y coudoient. Tous les autres hôtels occidentaux (car il y a aussi uen multitude d’hôtels à la japonaise, tout à fait différents) sont plus ou moins occupés par les Américains, ce qui est d’ailleurs très normal…

Dix jours fascinants. IL y aurait encore tant de choses. Mais c’est en Corée que nous allons…

René Lévesque

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