Recension de René Lévesque, homme de la parole et de l’écrit (1) : Stéphane Baillargeon, Le Devoir

On lira ci-dessous le compte-rendu du livre René Lévesque, homme de la parole et de l’écrit, de Stéphane Baillargeon paru dans Le Devoir du 27 octobre 2012.[1]


René Lévesque et la politique du spectacle
Le communicateur est passé de journaliste à politicien critique des médias

Stéphane Baillargeon, 27 octobre 2012.

La carrière de René Lévesque, communicateur surdoué a été décortiquée lors d’un colloque dont les actes viennent de paraître sous le titre René Lévesque. Homme de la parole et de l’écrit.

Décembre 1980. Le premier référendum perdu, le premier ministre souverainiste René Lévesque se pointe au congrès de la Fédération des journalistes du Québec pour reprocher à ces derniers de ne pas avoir « saisi la chance historique d’être du côté du vrai changement », comme le résumera plus tard sa directrice de cabinet. L’ancien journaliste émérite, devenu chef politique hors norme, vient régler ses comptes avec ses anciens collègues.

« Il nous avait presque fait une crise en nous accusant, nous les journalistes, d’être responsables de la défaite référendaire, à cause de notre cynisme, se rappelle Jean-François Lépine de Radio-Canada, en entrevue au Devoir. Ça avait été une soirée très difficile. Comme j’étais président de la Fédération, j’étais assis à côté de lui, et je voyais à quel point il était tendu et un peu amer. Lui, journaliste, avait trouvé que les journalistes l’avaient traité très durement. Je pense que ce n’était pas vrai, au contraire. On a traité Lévesque comme tout le monde. Les politiciens, quels qu’ils soient, sont toujours critiques de leur couverture médiatique. »

Le parcours atypique de ce journaliste politicien signale quelque chose d’assez unique. Sa carrière exceptionnelle de communicateur surdoué a été décortiquée lors d’un colloque dont les actes viennent de paraître sous le titre René Lévesque. Homme de la parole et de l’écrit (VLB), sous la direction d’Alexandre Stefanescu et Éric Bédard.

« Il serait erroné de considérer qu’il y aurait eu deux Lévesque, l’un journaliste, l’autre politicien, écrivent les chercheurs dans leur présentation. L’un curieux de traquer les informations et de synthétiser les grandes questions de l’heure dans le but de les transmettre à un public avide de connaître ; l’autre, désireux d’élaborer et de proposer au Québec un programme de gouvernement et de pays. Ce qu’il y a de commun ente ces deux Lévesque, n’est-ce pas la conscience de la nécessité impérieuse de décrypter par les mots un monde en train de se faire et d’en éclairer la marche ? »

L’unité ne se fait-elle pas aussi dans un rapport complexe à la spectacularisation du politique ? Dire que la politique se transforme sous le regard des médias semble banal. Rappeler que la médiatisation spectaculaire devient une des règles fondamentales du jeu démocratique postmoderne tient de l’évidence. Affirmer que René Lévesque concentre lui-même l’intrication congénitale de la politique et de la communication, c’est finalement plus audacieux.

L’historien Jocelyn Saint-Pierre ose s’aventurer un peu sur ce terrain analytique. « Au Québec, la spectacularisation aussi a commencé avec le développement de la télévision, avec le premier débat des chefs Lesage-Johnson télédiffusé en 1962, par exemple, propose en entrevue celui qui a participé au colloque du 4 novembre 2011. René Lévesque a contribué à cette mise en spectacle du politique, d’une certaine façon. En tout cas, il a beaucoup profité de son statut de journaliste-vedette. D’anciens journalistes m’ont par exemple dit qu’on voyait bien qu’il était une ancienne vedette de la télé. »

Docteur en histoire, Jocelyn Saint-Pierre a consacré toute sa vie professionnelle à l’histoire parlementaire et en particulier à celle de la presse parlementaire. On lui doit la reconstitution des débats d’avant 1963 à l’aide des articles écrits pendant les décennies précédentes et la structuration des archives de l’Assemblée nationale. Il travaille maintenant au deuxième tome d’une monumentale Histoire de la tribune de la presse de Québec, qui couvrira les années 1960 à 2011, période dominée par René Lévesque.

Il a évidemment réussi à rester le même d’un bout à l’autre de cette fructueuse existence. La plupart, sinon toutes les personnalités interviewées aujourd’hui dans le dossier spécial publié à l’occasion du 25e anniversaire de sa disparition soulignent l’indéniable authenticité de l’homme, tout d’un bloc, imperméable aux faiseurs d’images qui dominent maintenant la politique-spectacle. Là encore, M. Saint-Pierre ne voit pas de contradiction dans l’idée qu’il incarne une complexe fusion entre l’un et l’autre monde.

« Jean Lesage sera préparé pour le débat de 1962, dit-il. Robert Bourassa est en partie une création pour les médias. M. Lévesque, jamais personne ne l’a formaté parce qu’il était dans les médias comme un poisson dans l’eau. Ce n’est pas une création artificielle, mais une immense vedette des médias et du journalisme. Évidemment, quand on regarde Point de mire aujourd’hui, c’est insupportable, mais à l’époque, c’était formidable et inédit. C’était un homme des médias et il savait très bien comment s’en servir. »

Le mariage parfait a donc éclaté au moment du référendum et par la suite. « Je pense aussi que, si sa vie politique avait été plus agréable, René Lévesque n’aurait pas été aussi cynique face aux journalistes, dit encore Jean-François Lépine. Plus tard, Lucien Bouchard, que j’ai aussi bien connu, a confié qu’il avait compris pourquoi René Lévesque était devenu presque malade à la tête de ce parti qui épuise ses chefs. »

M. Saint-Pierre parle aussi d’une « fin de règne très difficile ». Il tient cependant à contextualiser le problème en l’insérant dans la longue trame des rapports entre les deux mondes.

« À la Tribune, on est vraiment passé d’un journalisme d’analyse et de recherche dominé par l’écrit à un journalisme du commentaire et de l’anecdote, dit l’historien. Jusqu’aux années 1970, les journalistes s’effacent devant les acteurs. Depuis, ils se placent au centre de la nouvelle qu’ils rapportent en la commentant. Il y a des exceptions, bien sûr, et je ne lance pas la pierre aux membres de la Tribune, qui sont souvent malheureux de cette situation nouvelle qui les oblige à intervenir en temps réel. En gros, l’information devient accessoire par rapport à la communication. Je crois que M. Lévesque avait vu venir ce mouvement. Ça montre encore son extraordinaire perspicacité. Je crois que c’est le sens profond de son intervention de décembre 1980 au congrès de la FPJQ, devant ses anciens collègues. »

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